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Automne 1893; Victor Schoelcher écrit à son ami Louis Herbette à Pornic. Il laisse percevoir la lassitude du vieil homme recru de  fatigue.

… je ne suis plus bon à rien, je ne puis plus me tenir debout deux minutes sans souffrir un peu … contentons nous de cet état négatif, il a assez de circonstances atténuantes pour un homme de 88 ans mais aucun droit de gémir.
 Quand reviendrez vous ? il me tarde de vous revoir et reprendre nos bonnes longues conversations toujours trop courtes pour moi.
A vous avec tendre affection bien cher ami.

Devant cette mélancolie dont on a peine à se défendre au déclin de sa vie Louis Herbette répond par une longue dissertation où il souligne le rôle social du vieillard et la confiscation de cette fonction par le livre. Cet objet tout puissant que le journal son rival semble devoir arrêter. Les deux interlocuteurs sont avant tout des journalistes (la plupart des ouvrages de Schoelcher sont formés de recueils d'articles).  Il me semble que cet aspect de l'œuvre de l'abolitionniste n'a pas été assez souligné.
Le texte d'Herbette est tout de même une curieuse charge contre le livre, il semble condamner les œuvres trop verbeuses de nombre de ses contemporains, et rendre ainsi hommage aux textes directement utiles et pratiques de son correspondant. Car Schoelcher, par ses innombrables écrits, toujours extrêmement documentés, étayés de preuves et d'exemples est bien le chantre d'une littérature utile, celle qui permet de faire avancer les causes en permettant au plus grand nombre l'accès à l'information.

Ce texte fut publié après la mort de Victor Schoelcher dans La Patrie journal libéral de Montréal.

M. Schoelcher, le sénateur français mort à une époque récente, celui qui s'était fait l'apôtre de l'abolition de l'esclavage, qui avait compté parmi les plus vaillants dé¬fenseurs de la République de 1848, au prix même de l'exil, qui a été un des fondateurs de la troisième République, et qui a consacré ses efforts passionnés aux causes et aux œuvres humanitaires, - a vécu, on le sait jusqu'à l'âge le plus avancé.
Bien qu'il eût gardé jusqu'à son dernier jour toute la vigueur et l'activité de son esprit, ainsi qu'en témoignent les ouvrages qu'il a écrits, un jour qu'il semblait ressentir cette mélancolie dont on a peine à se défendre au déclin de la vie, son  ami M. Louis Herbette lui adressa les pages suivantes, dont l'illustre vieillard le remercia vivement en lui demandant de les publier à son intention.

Nous remercions M. Herbette d'avoir bien voulu nous communiquer ces pages réconfortantes et consolantes assurément pour ceux qui parviennent à la vieillesse.

La vieillesse, livre de la vie
Les enseignements écrits et les enseignements vécus

Au temps où les hommes ne savaient rien que par la tradition, il semble que les vieillards aient eu pour fonctions sociales d'emmagasiner et de transmettre les connaissances reçues des générations précédentes avec ce qui s'y était ajouté de leur temps. C'était pour eux une façon de créer, et non pas moins féconde que celle des jeunes gens ; de créer jusqu'aux limites de la caducité, que l'exercice même de ces fonctions pouvait d'ailleurs reculer.
L'écriture, en fixant les images par signes extérieurs, en donnant un corps aux idées en dehors du cerveau, est devenue le répertoire non vivant mais perpétuel des connaissances humaines, Et quand, grâce à l'immense travail des siècles, elle a fini par se vulgariser, quand le livre est apparu, s'offrant à tous, les lecteurs s'instruisant ainsi par leurs propres yeux ont dû penser que ce merveilleux révélateur leur permet¬tait de tout voir par eux mêmes en noir sur blanc. Ils ont prétendu tout prendre, tout apprendre, tout comprendre, même s'en s'être rien approprié par action personnelle ; tout savoir, en un mot, sans avoir rien vécu.
De là peut-être cette toute-puissance du livre qui n'est pas encore passée, mais que  le journal, son copiste devenu son rival, semble devoir arrêter ; d'abord parce qu'il vise à supplanter son influence, ensuite parce qu'il mène à la dépréciation de l'imprimé par son extrême diffusion.
Il est temps lorsque nous affectons de braver toutes les superstitions et toutes les tyrannies, que l'écrit ne soit plus, comme chez les peuples primitifs, un talisman; qu'il n'ait plus sur les cerveaux cette action presque machinale de l'image qui s'impose, ces effets de suggestion inconsciente.
Il faudra bien que le papier imprimé, dont le pouvoir a été tant exploité, soit ramené à sa valeur véritable. Et qu'est-elle sinon la valeur même de la personne qui écrit. L'écrit, cet instrument prodigieux dont on a voulu faire une force pro¬pre et une puissance absolue, l'écrit, comme la parole, n'est qu'un instrument. Il vaut ce que vaut la force qui le dirige, ce que vaut la manière dont on s'en sert.
Mais dans une civilisation primitive, le vieillard, c'est-à-dire le cerveau qui pouvait savoir le plus, était le véritable capital, le capital vivant de raison et d'expérience.
Il était mieux qu'une encyclopédie, une bibliothèque toujours ouverte ; il était l'âme même de la famille, de la tribu, de la race, l'âme souvenante et par là. consciente de1'être collectif et de la destinée commune, héritière du passé, conseillère du présent,  maîtresse de l'avenir, capable de prévoir et de prédire en se souvenant.
Il avait dû par un exercice incessant et par sa fonction même développer et garder la mémoire jusque dans l'âge le plus avan¬cé , il échappait mieux que l'on ne fait maintenant à cet affaiblissement du souvenir qui fait perdre aux vieilles gens le plus clair de leurs avantages.
Que l'on se reporte aux témoignages d'affection et de respect des civilisations anti¬ques pour les vieillards, pour les anciens du peuple ; on concevra qu'ils ne fussent  pas seulement dûs à des sentiments de générosité, de délicatesse morale, tels que nous les admirons volontiers à l'égard des déshérités et des faibles. Le vieillard n'était pas honoré comme un faible, mais bien comme  représentant la plus indispensable force d'un peuple, celle du conseil, de l'intelligence éclairée, de l'expérience certaine.
Peu à peu, l'écriture a dispensé le cerveau des anciens de tout retenir pour que l'espèce pût savoir. Le livre a détrôné la vieillesse. Chaque individu, en lisant, croit s'infuser suffisamment ce qu'a de meilleur la pensée des morts comme des vivants. Un jeune homme croit conquérir la maturité de l'auteur dont il absorbe l'ouvrage, croyance plus acceptable assurément que celle du sauvage qui dévore le cœur d'un animal pour s'en donner le courage, ou qui se repaît d'un de ses ancêtres pour se péné¬trer de ses qualités.
Ainsi se produit, avec toutes les apparences de la certitude, la conviction qu'il n'est pas nécessaire de vieillir pour savoir, de vivre pour comprendre, d'avoir seulement un quart de siècle pour pénétrer les secrets de la vie de longs siècles.
Peut - être agirait-on prudemment en exagérant moins cette confiance absolue dans l'assimilation des connaissances que l'on n'a pas acquises directement. 0n ne vit en réalité que de ce que l'on a fait sien par sa propre peine. Verserait-on dans notre circulation du chyle artificiel, en se passant de la bouche pour mâcher, de l'estomac et de ses auxiliaires pour triturer les aliments ?  
Les connaissances qu'on reçoit toutes faites ne sont pas celles qui fructifient vraiment. Pour posséder une science, il faut la saisir dans la réalité même de son objet ; il faut vivre en elle pour la féconder.
 Il serait puéril de croire que le livre puisse contenir et rendre la vie, - ce qui en nous a été senti, pensé et compris, ce qui en nous a pu sentir, penser et comprendre. Même la souffrance, perception la plus nette de toutes, est si souvent impossible à rendre !
Un auteur ne donne de soi que la  partie dont il a suffisamment acquis la conscience d'abord, l'intelligence ensuite, pour être en état de l'exprimer en dehors. Il ne fournit que ce dont il lui convient pour soi de présenter l'image à tout le monde. Ce ne sont donc ordinairement pas des phénomènes natifs qu'il nous transmet, c'est un produit qu'il tire de ce sur quoi il lui a plu d'opérer.
Les impressions et les idées ne sont pas toujours à l'état transmissibles par l'écrit, ni même par la parole. Toute lumière n'est pas toujours à l'état rayonnant ; toute source de chaleurs ne se révèle pas au thermomètre, Ce sont précisément par¬fois les essais de création, de révélation les plus profonds qui échappent à la mise en valeur et en monnaie courantes par l'écrit et l'imprimé.
Un livre se compose comme se fait une œuvre d'art. Or dans le moral plus encore qu'ailleurs, ce sont les élément, d'obser¬vation directe qui servent le plus pour qui veut travailler à fond. Combien d'esquisses ont une puissance, reçue au contact de la nature en jaillissant de l'âme de l'artiste, que le tableau une fois confectionné ne rendra plus ! Combien d'auteurs, en faisant leur livre, défont ce qu'ils devaient y mettre, ce qui en constituait la raison d'être !
La préméditation seule de composer un livre est dangereuse pour les vérités qu'on  prétend y insérer. Ou grossit, on modifie, on déplace ses propres perceptions et les constatations positives qu'on avait recueillies et cela, sans s'en aviser parfois, rien que pour obtenir le volume voulu.
Quoi de plus étrange que cet asservissement de la production intellectuelle à des conventions et à des intérêts mesquins? Il faut qu'un livre ait telle grosseur de dos, et telle largeur de ventre. Il faut qu'il se présente de telle façon, en lignes, alinéas et pages ; en divisions, chapitres, préfaces, tables des matières, et le reste. - "On ne peut faire autrement," - vous dit tout le monde ; et comme c'est pour tout que vous désirez être lu, vous ne songez pas  à agir autrement. On se fait, on de¬meure machinal, jusque dans ce que l'on prétend placer au dessus de tout machinisme, la pensée.
Et comment ne pas faire un livre sur telles matières que l'on traite ? C'est à l'importance du sujet qu'on mesure ce qu'on prétend donner au public, non à la valeur de ce qu'on possède. A tel sujet, il faut au moins trois cents pages ; si vous avez en vous le volume de dix pages, vous en ferez tout de même trois cents, malheureusement ; et quand vous aurez une fois profité de cette terrible facilité, vous secréterez aisément un remplissage cérébral quelconque pour combler des vides quelconques.
Bien pis. en construisant un édifice autre que le comportent vos matériaux, vous les faussez, vous détruisez la part d'utilité qu'ils procureraient. Vous n'arrivez pas à la vérité générale que votre présomption vous a fait poursuivre  après coup, et vous perdez les vérités particulières résultant de votre expérience. Vous perdez la portion de vie dont vous pouviez faire profiter vos semblables.
Pascal méditait un livre sur la religion, qui aurait été sûrement insuffisant malgré son génie. Car tout ce qui est d'un système vieillit vite et périt vite. Il n'a laissé que des éléments simples, des notes saisies au vol, en pleine sincérité d'impression, et non composées, Dieu merci ! Ce sont les vibrations de son cerveau et de son cœur qu'il a consignées telles qu'elles passaient en lui, - et ce n'était guère facile, on l'avouera. Si grand peintre qu'on soit, il n'est pas aisé de dessiner un éclair sur nature.
C'est ainsi que nous avons eu ces pensées, qui seront toujours vraies, toujours incomparablement précieuses dans la suite des siècles ; Car elles ont la vie même d'un grand esprit à telle période du développe¬ment humain et de la civilisation. Grâce à ce qu'il n'a pu faire un livre, Pascal a légué à ses semblables le fond de son être ; et c'est en pleine liberté que se sont formées ses conceptions, pour naître après sa mort, Il est vrai, mais immortelles.

Tag(s) : #Vieux papiers et grimoires