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La trahison de Monsieur de Nantes

Dans une première partie, j'ai évoqué les origines familiales et la carrière ecclésiastique de Gabriel de Beauvau évêque de Nantes de 1636 à 1668. Le nouvel évêque paraît à Nantes en janvier 1638, précédé d'une réputation qui ne doit rien à l'élévation des âmes, mais tout à la gloire militaire de l'amiral archevêque de Bordeaux monsieur de Sourdis, et à ses propres démêlés avec celui qui fait office de ministre de la Marine de Richelieu.

En janvier 1635, Philippe de Cospéau quitte le siège épiscopal de Nantes pour celui de Lisieux. La cour destine la succession de Nantes au jeune abbé de Beauvau alors prévôt de l'église de Nîmes.

Philippe de Cospéau, prédécesseur de Gabriel de Beauvau, par la place qu'il tient dans les lettres du premier XVIIe siècle, est moins oublié que son successeur. Grand nom de la réforme catholique, ses écrits, parmi lesquels plusieurs oraisons funèbres (dont celles de la maréchale de Retz et d'Henri IV) en font un précurseur des lettres du grand siècle, rôle qu'il illustra encore en découvrant les talents du jeune Bossuet.

En mai 1635, Richelieu a décidé d'intervenir directement dans les déchirements européens de la guerre de Trente ans. Délivré de l'hypothèque protestante après la prise de La Rochelle et l'écrasement des révoltes languedociennes, et après avoir fait l'inventaire de ses forces, notamment maritimes, il déclare la guerre à l'Espagne.
En 1629, au pied des murs de Privas assiégée, Richelieu s'était préoccupé de l'état des côtes et de la construction de la marine royale. Il avait envoyé Mr d'Infreville inspecter les côtes de l'océan. En 1633, une autre mission, dirigée par Henri de Séguiran, inspecte celles de la Méditerranée. Des deux "voyages", le constat n'était guère brillant, peu de navires, des défenses inexistantes, le "guet de mer" désorganisé, quelques places fortes mais le plus souvent sans garnison, et partout des côtes infectées de pirates, "biscayens", c'est-à-dire plus généralement espagnols sur le littoral du Ponant, barbaresques d'Alger ou de Tunis, sur celui du Levant. Cette désorganisation va être illustrée en septembre 1635 par la prise par la flotte espagnole du duc de Ferrandina des îles de Lérins.
Ce petit archipel, situé au large de Cannes, est composé d'un grande île, Sainte Marguerite  la plus proche de la pointe de la Croisette, une batterie encore visible y croise son tir avec ceux des canons du fort de la Croisette, défendant ainsi la navigation côtière, d'une plus petite Saint Honorat, qui abrite le monastère fondé au cinquième siècle par le saint dont elle porte le nom, et de deux îlots inhabités. L'amiral espagnol, dont la flotte est composée de 22 galères et de 5 vaisseaux "ronds" s'empare d'abord de Sainte Marguerite, est repoussé dans une tentative faite sur le fort de la Croisette, puis prend Saint Honorat.


Le maréchal de Vitry
gouverneur de Provence


La prise des îles, devenues ainsi têtes de pont ennemies, fait craindre au gouverneur de Provence une tentative de débarquement. Nicolas de l'Hospital, duc de Vitry, gouverneur depuis 1631 ne nous est pas inconnu. Après avoir été en 1615 le témoin du "duc du Reste" dans un duel évoqué ici il était devenu maréchal de France et avait dirigé les opérations militaires du siège de la Rochelle. "Hardi jusqu'à la témérité" selon le mot du cardinal de Retz, il avait aussi mauvais caractère, il le démontrera l'année suivante dans ses démêlés avec Henri d'Escoubleau. Pour lors, il s'inquiète de l'insuffisance des défenses côtières de la province. La garde des côtes était alors selon un mémoire du temps affectée principalement à la marine "… sa majesté désirant avoir toujours prêt à prendre la mer un bon nombre de vaisseaux pour mettre ses côtes en sûreté, et mettre ses sujets hors de crainte d'être déprédés par les pirates et corsaires qui les affligent sur mer …".
C'est alors qu'entre en scène le futur évêque de Nantes. Richelieu charge l'abbé de Beauvau, proche du maréchal de Vitry, de réquisitionner pour le compte du roi tous les vaisseaux se trouvant à Marseille et dans les ports environnants. Les biographes de Gabriel de Beauvau voient en l'évêché de Nantes la future récompense de la mission du jeune abbé. Les évènements vont démentir cette affirmation. Pour lors, il s'agit de constituer l'escadre inexistante du Levant et de la rendre opérationnelle pour la prochaine campagne. Le marquis du Pont de Courlay, neveu de Richelieu et tout récent titulaire du généralat des galères dans lequel il vient de succéder à Philippe Emmanuel de Gondi, père du cardinal de Retz, est chargé de l'organisation particulière de ce corps, considéré encore comme pouvant jouer un rôle non négligeable en Méditerranée, où la flotte espagnole use principalement de ces navires.
Nous verrons le résultat de ces missions lors de la campagne de 1636, mais une autre source évoque tout autrement les faits et gestes du maréchal de Vitry et de Monsieur de Nantes à cette époque.
En 1642, le témoignage d'un certain Meuredor, sollicité par le cardinal Escoubleau de Sourdis rapporte qu'à l'automne 1635, Vitry, depuis Cannes, entretenait une correspondance assidue avec un officier espagnol résidant à Morgues (aujourd'hui Monaco). Le gouverneur de Provence est également en contact avec le gouverneur espagnol de l'île de Sainte Marguerite. Meuredor engagé, malgré lui dit-il, dans ces pourparlers dont la cour ignore tout, tente de s'éclipser de ce "dangereux négoce", il apprend néanmoins que les castillans bénéficient de "grandes intelligences" en Provence et qu'une attaque est projetée sur Marseille le 13 mars 1636 : "… et mettant le feu dans un quartier, on se rendrait maître de la chaîne, et les galères (acheminées depuis Naples) entreraient dans le port, et qu'elles seraient soutenues par 17 navires qui étaient pour lors à Sainte Marguerite, et que les principaux du parti avaient exigé quantité d'argent, et que Toulon leur était assuré …" Meuredor, fort de ces renseignements et d'une copie subtilisée du traité signé par les provençaux, rejoint Fréjus pour rendre compte au gouverneur de Provence de la trahison des siens.
A Fréjus, Monsieur de Nantes (il a été sacré évêque le 23 mars 1636) loge chez un certain Déclésia, le maréchal de Vitry occupe l'évêché. Les deux hommes laissent parler Meuredor et après avoir conféré secrètement entre eux "le sieur de Nantes découvrit à Meuredor que c'était eux les auteurs de ces affaires…!" le sieur de Nantes, pour rallier Meuredor à leur cause, "lui ouvrit un petit bahut dans lequel il y avait une grande quantité de pistoles, disant que c'était un échantillon des frais qu'il avait déjà retiré de cette intrigue …" Meuredor répliquant par son mépris pour cette sorte de fortune, estime "beaucoup mieux d'être pauvre serviteur de son roi que riche traître". Il est aussitôt mis au secret et ne doit la vie qu'au rappel de Monsieur de Nantes auprès du roi deux jours plus tard le 12 septembre 1636.
La trahison du Maréchal de Vitry n'est attestée que par ce témoignage tardif qui peut avoir été inspiré par la mésentente de l'amiral archevêque et du gouverneur de Provence. Elle est pourtant probable et les exemples ne manquent pas de ces grands, farouches opposants à la politique de Richelieu, qui monnayent leur aide aux ennemis du royaume. En 1642, le maréchal de Vitry est à la Bastille et Escoubleau de Sourdis en disgrâce doit se justifier de la défaite de Tarragone, il est naturel qu'il rappelle sa fidélité au ministre mourant, ce ministre qui au début de 1636 l'avait investi de si grands pouvoirs pour relever sa marine.
                                                                                                                                                          (A suivre)

Tag(s) : #De l'histoire locale à la grande Histoire