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Les archives diplomatiques de Nantes détiennent dans le fonds du consulat de Montréal (1) un dossier consacré à la visite du comte de Paris dans cette ville en octobre 1890. Montréal est alors le siège d'un vice consulat et son titulaire, à lire les dépêches adressées au comte de Turenne consul général de France à Québec, est bien embarrassé par cette affaire. La visite du prince est annoncée pour le 25 et le vice consul demande des précisions sur la ligne à tenir. Louis-Xavier Perrault, président de la Chambre de commerce de Montréal désire organiser un grand banquet auquel s'opposent les journalistes Honoré Beaugrand et Louis Fréchette. Le consul invite son collègue à user de son influence pour empêcher une réception qui ne pourrait qu'être marquée par une hostilité envers le gouvernement de la République, il ajoute qu'en cette affaire MM Fréchette, Beaugrand et Dandurand ont adopté la vraie ligne de conduite à tenir. Le vice consul, dans sa réponse évoque le vif antagonisme entre les partisans d'une réception et le parti "Fréchette Beaugrand" dont il regrette le caractère minoritaire. Il ne va pas cependant jusqu'à approuver l'idée des opposants au voyage d'organiser un banquet de protestation le soir même du banquet donné en l'honneur du prince, et de demander au consul de France d'en assurer la présidence !! "Le montréalais est très vif et il sera difficile de le faire démordre, je fais mon possible pour calmer les esprits mais avec peu de succès". Finalement, le vice consul convaincra Beaugrand et Fréchette de renoncer au banquet d'opposition et de manifester leurs sentiments par un message au président de la République française, ce que confirme Honoré Beaugrand au comte de Turenne dans une lettre à en-tête du journal La Patrie (2) , quotidien dont il est le rédacteur. Dans la déclaration adressée au président Sadi Carnot, les canadiens français signataires présentent leurs plus respectueux hommages et réitèrent "leur sympathique adhésion aux institutions républicaines que la France s'est librement donnée". Le banquet de 400 couverts donné en l'honneur du comte de Paris et du duc d'Orléans qui l'accompagne par les habitants de Montréal se déroule sans troubles le même jour à l'hôtel Winsor sous la présidence du juge Jetté. Un autre banquet aura lieu à Québec, mais lors de sa visite du Séminaire, le duc d'Orléans sera salué de quelques "Vive la République" d'étudiants québécois parmi lesquels Raoul Dandurand, comparse de Fréchette et Beaugrand, futur sénateur et représentant du Canada à la Société des Nations.

 Le 31 mai 1908, mourait Louis Fréchette évoqué ici dans sa dimension protestataire. Il n'est pas question de retracer un parcours où se mêlent les aspirations politiques et littéraires, on peut consulter d'excellentes biographies sur le site de sa maison natale ou sur le LexiQué de l'Université Laval
 Jacques Blais, ancien professeur de cette université évoque ici   avec des mots très forts et un enthousiasme neuf, les derniers jours du poète. Les "lyrismes intimiste et militant" qu'évoque le professeur caractérisent précisément la personnalité d'un homme de lettres si peu connu en France.

 Sur les bords de la Loire où l'accueille Adine Riom dans la maison de l'oncle Fouché, Louis Fréchette est chez lui "et regarde à ses pieds le grand fleuve de moire, rouler ses larges flots de l'aurore au couchant" les pensées de l'exilé volontaire hantent les rives du grand Saint-Laurent quittées par dépit mais toujours regrettées.

 Revenant d'un voyage en Amérique du Nord où il est chargé de promouvoir l'Exposition Universelle de 1900 à Paris et de faciliter les relations scientifiques et culturelles avec le Canada, le conseiller d'Etat Louis Herbette évoque son ami poète : "Et Fréchette, le poète éminent dont les chants font gloire à la France – (le plus populaire a pour refrain Vive la France) ; dont le livre le plus émouvant s'intitule la Légende d'un peuple ; dont les charmants enfants, perfectionnant leur éducation à Paris, avaient pour correspondant celui qui vous parle et qu'ils traitaient d'oncle. En sorte que mon titre s'étendant, c'est en oncle que j'ai été accueilli partout." (3)
 L'amitié des deux hommes, qui va faire du français l'un des plus fidèles correspondant de Fréchette (4)  a peut-être son origine dans le séjour de Fréchette dans la région nantaise qu'Herbette connaît bien et fréquente régulièrement l'été (ancien préfet de Loire-Inférieure de 1879 à 1882, il passe depuis son enfance ses vacances dans la maison familiale de Pornic). L'estime réciproque du poète et du conseiller d'Etat se nourrit aussi de leurs idées libérales et républicaines. Leur correspondance évoque les questions politique et d'éducation. Les chroniques anti- cléricales de Fréchette dans les années 1890, et les lettres sur l'éducation qu'il publie dans La Patrie d'Honoré Beaugrand  doivent sans aucun doute quelque chose à la France de Jules Ferry. Certes, Louis Herbette a une prédilection pour les canadiens libéraux, surtout s'ils font l'apologie de la France des lumières tout autant que de celle de Champlain ; avant Fréchette, il reçoit Beaugrand à Paris dès 1891 et se lie avec William Chapman, mais son attachement à la culture française au Canada est sincère et se nourrit de toutes les œuvres issues de la Nouvelle France. Il préface longuement en 1904 les Etudes de littérature canadienne – française de Charles Ab Der Halden.
 En 1908, les deux amis vont manquer leur dernier rendez-vous. Louis Herbette représente en juillet la France aux fêtes du tricentenaire de la fondation de Québec, Louis Fréchette est mort un mois plus tôt.
De cette amitié, il reste un poème que Louis Fréchette dédie à ce compagnon qui arbore à demeure dans son salon parisien du boulevard Fortuny, le drapeau canadien – français.

A M. Louis Herbette

C'est Paris, saluons la grande capitale
Où tout ce qu'on rêva se trouve réuni ;
Où merveille partout sur merveille s'étale,
Antique Eden par l'art sans cesse rajeuni.

Eloignons-nous un peu de la ville centrale ;
Et sur ce seuil discret, élégant et béni,
Laissons nos murs émus battre la générale
Nous sommes au dix sept, boulevard Fortuny.

Ici le froment pur ne connaît pas l'ivraie
Sous ce toit, c'est la France, et c'est la France vraie !

C'est la vertu civique à trente-six carats !
On y retrouve à fond nos fraternels usages,
Des murs tout grands ouverts et de charmants visages...
Canadiens, entrez tous : l'Oncle vous tend les bras.

(daté de 1902 dans l'édition de 1908 du recueil Les oiseaux de neige)

(1) Consulat de Montréal 1888-1942 dossier N° 3 visite du comte de Paris à Monréal.
(2)  H. Beaugrand a fondé ce quotidien libéral en 1878, et en reste propriétaire jusqu'en 1897.
(3)  L. Herbette Des deux côtés de l'eau, la Nouvelle revue, Paris mars 1900
(4) 32 lettres de 1897 à 1908, d'après l'inventaire des archives du Canada, font d'Herbette le second correspondant de Fréchette en nombre de lettres.

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