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En 1999, Hugo Chavez, nouveau président de la République Bolivarienne du Venezuela (nom officiel du pays depuis la constitution de 1999), organisait le retour à Caracas des cendres de Antonio Guzmàn Blanco, l'un de ses prédécesseurs mort à Paris cent ans plus tôt. Il inaugurait ainsi sa présidence en s'inscrivant dans la continuité de l'histoire latino américaine. Ce geste répondait à celui du général Guzmàn Blanco, président des Etats-Unis du Venezuela faisant transférer au panthéon national vénézuélien les cendres du Libertador, Simon Bolivar le 28 octobre 1876 .

Le général Guzmàn Blanco (1829-1899), fils d'un journaliste fondateur du parti libéral, arrive au pouvoir en 1870 à l'issue de la Révolution d'Avril, sa mère est apparentée à la famille de Bolivar. Ses fonctions précédentes de diplomate et de ministre des Relations Extérieures l'ont conduit en Europe et en particulier dans la France du Second Empire qui le fascine (sa fille épousera en 1886 le fils du duc de Morny principal ministre de Napoléon III). Sous les présidences de Guzmàn Blanco, Caracas prend des allures de petit Paris et l'élite du pays pratique la langue française. Politiquement, il pratique une sorte de pouvoir particulier (1) qui le fait surnommer "l'autocrate civilisateur". Caudillo au pouvoir fort, pratiquant le culte de la personnalité mais non exempt d'esprit de conciliation, il fait entrer son pays dans une ère de modernité en s'inspirant d'idées libérales que ne dénonceraient pas les républicains français les plus radicaux. Dès 1870, l'instruction devient gratuite et obligatoire. Dans les années qui suivent, il fait fermer les séminaires et les couvents, instaure le mariage civil. Le chantier de la modernisation du pays passe aussi par de nouveaux codes juridiques et le lancement de grands travaux dirigés par le nouveau ministère des Travaux publics. L'urbanisme des grandes villes va désormais s'inspirer des monuments parisiens. Dans la capitale, on inaugure le capitole et la place Bolivar qui va s'orner de la statue équestre du grand homme, mais aussi le Temple maçonnique que le président, franc-maçon lui-même inaugure. A l'occasion du centenaire de la naissance de Bolivar (1883), le président proclame sa foi dans le progrès : "Ce nouveau Venezuela qui, à l’occasion du grand devoir de célébrer le centenaire du Père de la Patrie, se montre régénéré, plein de forces, de vitalité, de conscience publique et jouit de tous les progrès bienfaisants de la civilisation"  (2).
Mais Guzmàn Blanco est aussi un dictateur mégalomane et son imitation, par trop évidente, des fastes du second Empire français, lui valent bien des oppositions. Au pouvoir de 1870 à 1877 (le septennat), il passe la main à l'un de ses fidèles, pour la reprendre en février 1879 et accomplir un quinquennat (1879-1884). C'est au début de cette période que se déroule la visite nantaise. En quittant Nantes, le président vénézuélien se rend à Paris pour rencontrer le président Jules Grévy. Il assiste également au congrès des américanistes à Bruxelles. Après un court intermède, où il rejoint Paris comme ambassadeur, Guzmàn Blanco revient une dernière fois au pouvoir pour diriger le gouvernement dit d'acclamation nationale (1886-1887), mais les divisions du parti libéral et la rupture des relations diplomatiques avec la Grande-Bretagne lui font quitter la présidence en août 1887. Il quitte le pays pour l'Europe où il va continuer ses activités diplomatiques jusqu'en 1889. Il se consacre ensuite à l'écriture et meurt à Paris en 1899.

Le pornicais Louis Herbette,  après son passage remarqué au secrétariat du comité des gauches du Sénat lors de la crise du 16 mai 1877, a bien mérité de la République. Nommé à la fin de l'année 1877 préfet de la Somme, il quitte Amiens un an plus tard pour rejoindre en mars 1879 à Nantes la préfecture de Loire-Inférieure. Contre toute attente, le Conseil général à majorité Légitimiste, ne fait pas trop mauvais accueil à ce jeune préfet expert en diplomatie. Le baron de Lareinty, président du Conseil, est aussi sénateur et connaît la bonne réputation de gestionnaire d'Herbette. Il ne va pourtant pas ménager le représentant de la République dans son département lors de l'élaboration et le vote des lois scolaires de Jules Ferry.
L'accueil flatteur que le préfet réserve au président Guzmàn Blanco quelque mois après sa propre arrivée à Nantes, ne dénote pas seulement l'entregent et la cordialité de Louis Herbette que se plaisent à souligner les journaux républicains nantais, mais reflète également la fascination que peut exercer sur un jeune républicain la personnalité brillante d'un héros du libéralisme. Ce libéralisme est bien sûr teinté de l'autoritarisme du caudillo, mais la fonction militaire, en ces années où la France doit digérer la défaite de 1870, ne rebute pas encore les républicains, et même fascine la fraction radicale, on le verra bien avec la crise Boulangiste. On peut penser cependant que les admirations bonapartistes du général n'eurent pas d'écho chez son jeune interlocuteur. En bien des domaines de sa propre compétence, Louis Herbette pouvait prendre leçon de ce général latino américain. Négociateur, organisateur hors pair, expert juridique et financier, l'homme d'Etat ne pouvait que fasciner le préfet.
Louis Herbette n'est pas un inconnu à Paris, et depuis la crise du Seize mai, il fréquente les soirées du président Jules Grévy en compagnie de son frère Jules, un des conseillers les plus écoutés du futur président du conseil Charles de Freycinet. Les bonnes relations des frères Herbette avec celui-ci, alors ministre des travaux publics, vont valoir au département l'impulsion décisive pour le démarrage des travaux du canal de la Basse Loire. Mais Freycinet n'est pas seulement l'homme des voies navigables, il est aussi celui du plan Freycinet qui donne à la France la plus grande extension de son réseau de voies ferrées. Le général Guzmàn Blanco et Louis Herbette ne manquent donc pas de sujets de conversation en ce 24 juin 1879.
La brève rencontre de ces deux belles barbes, qui auront encore l'occasion de se croiser lors de l'Exposition Universelle de 1889 inspira peut être au plus jeune la fascination qu'opérera sur lui, en son âge mûr, le Nouveau Monde.

(1) LANGUE Frédérique, Histoire du Vénézuela, Paris, L'Harmattan 1999
(2) DAVILA, Luis Micardo, L’imaginaire politique vénézuélien, Paris, l’Harmattan, 1995


Le Phare de la Loire du 25 juin 1879

"M. le président des Etats-Unis de Venezuela – le général Blanco – est arrivé à Nantes, hier soir, par le train de sept heures ; il venait de Saint-Nazaire, où il avait débarqué à 2 heures environ de l'après-midi.
M. le préfet, averti un peu tard, a pu cependant faire au chef d'une nation amie l'accueil le plus flatteur et le plus honorable. Il est allé l'attendre à la gare, accompagné de M. le secrétaire-général et des membres du conseil de préfecture, tous en uniforme de grande tenue. La préfecture et la gare avaient été pavoisées, un salon avait été préparé à la gare pour recevoir le général Blanco, qui ne s'y est arrêté que pour entendre M. le préfet souhaiter la bienvenue au chef d'un pays avec lequel la France se trouve reliée par la ligne des paquebots de Saint-Nazaire : pays admirablement fertile et d'une vaste étendue qui envoie chez nous ses principaux produits et est habité par un nombre important de nos nationaux.
 Le bruit de l'arrivée du général s'étant répandu dans la ville avec rapidité, plusieurs centaines de personnes s'étaient portées à sa rencontre. Descendant de wagon en grand uniforme, suivi du secrétaire général de la présidence et de sa maison militaire, il est monté dans une première voiture où ont pris place le préfet, le secrétaire général de Venezuela, le secrétaire général de la préfecture ; les aides de camp du général et le secrétaire de M. le préfet occupaient les deux autres voitures.
Voici les noms des personnes composant la suite du président :
M. le Dr Eduardo Caleano, secrétaire du président, les généraux Vicente Barro et B. Figuerédo aides de camp, Dr Paul Rojas, avocat de la haute cour fédérale et M. Francisco Caléano, consul de Venezuela à Saint-Nazaire.
Par une gracieuseté très appréciée M. le préfet a voulu donner une idée au général de la ville de Nantes. Les voitures ont suivi les quais et sont rentrées à la préfecture en passant par les rues de Crébillon, d'Orléans, Hautes et Basses-Grande-Rue, les places Saint Pierre et Louis XVI. Le président a été émerveillé du coup d'œil que présentait l'animation des principales artères de la ville.
Le soir un dîner de 25 couverts réunissait, avec le général et sa suite, M. le maire de Nantes, M. Colombel adjoint et conseiller général. M. Sarradin adjoint, et les principaux fonctionnaires du département ainsi que M. le vice-consul de Venezuela. M. le général de Cissey, retenu par d'autres devoirs, n'a pu venir saluer le président que le soir. Les consuls étrangers sont venus également dans la soirée lui rendre visite.
Un toast de M. le préfet, adressé à nos hôtes et à leur pays, et la réponse de M. le président avec ses remerciements et ses vœux les plus bienveillants pour l'assistance, le préfet et Mme Herbette, pour Nantes, la France et M. le président de la République, ont été accueillis avec grand plaisir.
La réunion s'est terminée en laissant à tous, le meilleur souvenir.
Le général Blanco est parti ce matin à 7 heures 20 pour Paris, laissant à tous ceux qui ont eu l'honneur de l'approcher l'impression la plus favorable. C'est un homme de 55 ans environ, grand, d'un extérieur agréable, dénotant par ses paroles, ses traits et ses manières, une grande bonté unie à une grande force morale. Il s'est montré pour tous extrêmement courtois, et il a emporté de la réception qui lui a été faite à la préfecture par M. et Mme Herbette, et de la ville de Nantes, la meilleure impression.
A son arrivée, les nombreux curieux que sa présence avait attirés, en voyant passer devant eux le président d'une République amie et, à ses côtés, le représentant de la République française, n'ont pu s'empêcher de pousser le cri, plusieurs fois répété, de Vive la République
La République de Venezuela qui compte pour villes principales Puerto-Cabello, Maracaïbo, Caracas, Cumana et La Guaira, est un des Etats importants de l'Amérique du Sud. Le développement de ses côtes maritimes est de 1200 kilomètres avec 32 ports. Sa superficie est de 1.114,500 kilomètres carrés et sa population de 1.600.000 âmes.
Le général Guzman Blanco est au pouvoir depuis le mois d'avril 1870, époque où il y fut porté par un mouvement fédéraliste. En 1874, les conservateurs tentèrent avec le général Colin de renverser son gouvernement, mais ils furent battus. Cet homme d'Etat, aux idées libérales, s'est attaché à rétablir le calme et à faire prospérer le pays, en donnant une vive impulsion aux travaux d'utilité publique. Il a donc droit, à ses divers titres, à toute notre sympathie et au bon accueil de la France."

      

Tag(s) : #De l'histoire locale à la grande Histoire