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La seconde partie du rapport de Louis Herbette aux sénateurs de gauche établit en premier lieu une sorte de bilan financier. C'est l'occasion pour l'ancien préfet de souligner le bénévolat des acteurs non élus du comité. Ces secrétaires et collaborateurs recrutés en partie (comme lui-même) parmi les "épurés" du 16 mai.
En proclamant : "le ministère et la coalition ont été cinq mois tenus en échec, puis vaincus par cette seule arme : le papier", Louis Herbette souligne ce qui fut à la fois l'un des enjeux et le plus grand des moyens au service de l'idée républicaine. La crise du 16 mai s'est ouverte en partie sur la question de la presse. Légiférer sur cette question est une des priorités des républicains qui attendront peu de temps, une fois leur pouvoir affirmé, pour passer à l'acte. La loi du 19 juillet 1881 assure la liberté de la presse par un texte qui, pour l'essentiel, sert encore de cadre aujourd'hui, à l'activité journalistique. L'issue favorable de la crise du 16 mai, cette "victoire" du papier, n'est pas étrangère à l'établissement de cette nouvelle liberté inséparable d'un régime républicain démocratique. Le choix de Louis Herbette au secrétariat général du comité est lié à sa connaissance de la presse. Contrôler l'ensemble du processus nécessaire à la publication de plus d'un million de documents n'était pas chose facile, mais était essentiel. Le rapport du secrétaire donne une idée de cette complexité. Ancien rédacteur du Journal Officiel sous le gouvernement de Défense nationale (1870-1873), journaliste et publiciste lui-même (1) , il connaît bien la presse et son fonctionnement. L'hommage qu'il rend aux directeurs et rédacteurs de journaux est aussi celui rendu à une profession pour laquelle il gardera, dans toutes ses activités postérieures, un profond attachement, par le goût alors fort bien partagé de la chose écrite (et bien écrite).


"Les souscriptions que nous avons recueillies et l'emploi des fonds alloués au comité méritent quelques explications. Le comité, vous le savez, versait à la caisse centrale de la souscription, aux mains du regretté M. Du Bouhet, toutes les sommes qu'il percevait, et rien ne lui était attribué que selon les décisions d'un comité répartiteur, comprenant des personnes qui ont le plus concouru à l'extension de la souscription et dont vous connaissez les noms et les services éminents. C'est ce comité qui prononçait sur les demandes adressées, soit à lui, soit plus généralement à nous, par les comités et les candidats. Quant aux journaux, malgré les longs et cruels sacrifices que beaucoup ont fait, malgré les pertes et les condamnations qu'ils ont subies, ils n'ont pu recevoir de subventions directes. Les ressources destinées par les souscripteurs au succès immédiat des élections n'auraient jamais suffi à couvrir l'arriéré des journaux même les plus nécessaires. Il fallait dont laisser chaque candidat ou comité juge de l'emploi des subsides qui n'étaient que l'appoint de ses propres ressources.
Le total des souscriptions recueillies par le comité s'élève à 158 715 francs, dans lesquels les offrandes personnelles des sénateurs figurent pour la somme de 35 OOO francs au moins.
Les dépenses de propagande, qui seules ont été prélevées sur les fonds de la souscription, par allocation du comité répartiteur, ont atteint la somme de 33 841 francs au 20 octobre.
Quant aux frais d'entretien et de bureau, loyer de l'appartement, location de meubles, indemnités dues pour le service spécial du comité, ils sont supportés par vous, messieurs, sur les fonds de vos cotisations, et ils n'avaient pas dépassé, au 20 octobre, la somme de 2557 francs.
Vous avez désiré que le fonctionnement même de votre comité ne coûta rien aux libéralités publiques, et permettez-moi d'ajouter que votre exemple a été suivi par les secrétaires et collaborateurs qui se sont groupés autour de vous, et dont plusieurs, auxquels le ministère du combat avait fait des loisirs onéreux et dont je serai toujours heureux de vous rappeler les noms, ont consacré leurs efforts assidus à une besogne souvent pénible. Sauf quelques dépenses nécessitées par des travaux exceptionnels (par exemple pour la confection de brochures ou manuels et pour la recherche de documents intéressants les élections), sauf les indemnités minimes accordées aux deux expéditionnaires et aux quatre expéditeurs qui n'avaient pas le moyen de se montrer désintéressés, on peut dire que toute la besogne a été faite ici à titre gracieux et avec un zèle qu'inspiraient de généreuses convictions.
Et qui ne se sentirait gagné par les sentiments dont les témoignages nous sont venus de la France entière et même des français résidant hors de la patrie, qui nous ont adressé les plus touchants encouragements et des offrandes d'autant plus précieuses qu'elles  aggravaient souvent la pauvreté des souscripteurs ? Des souscriptions et des adresses ont été envoyées, non pas seulement de Suisse, de Belgique, d'Angleterre, d'Italie, des divers pays d'Europe, mais du fond même de l'Orient. C'est aux français de San Francisco que nous devons la large diffusion d'une des brochures les plus utiles, l'Almanach des Electeurs, dont il a été donné, d'après nos indications, plus de 300 OOO exemplaires ; et nos chers concitoyens d'Alsace, après d'importantes souscriptions, vous envoyaient, au lendemain du scrutin, d'ardentes félicitations. Vous savez avec quelle émotion elles ont été reçues.
Qu'il me soit permis d'exprimer, en votre nom, votre gratitude à tous ceux dont le cœur bat à l'unisson du vôtre. Laissez-moi remercier cette foule de souscripteurs parisiens qui, même sans avoir reçu l'appel que nous avons fait distribuer sous forme de bulletins de souscription, nous ont remis la modeste part qu'ils destinaient à leurs concitoyens des départements ; car ceux là n'ont eu souvent que trop de peine à se défendre dans leurs foyers, et les sommes portées à la souscription centrale ne peuvent donner qu'une faible idée des efforts faits dans toutes les circonscriptions. Il faudrait rappeler cent exemples, et tout d'abord celui de ces ateliers d'ouvriers qui s'imposeront des journées supplémentaires pour nous en verser le prix et nous aider de leurs bras, ne pouvant rien de leur bourse. Mais je ne veux citer que le plus court exemple : l'offrande et la lettre d'une pauvre ouvrière qui nous écrivait : "Ouvrière, je ne puis prendre le temps d'aller porter ma cotisation républicaine. Voici deux francs en timbres-poste. Il y a toujours des lettres à affranchir. Que Dieu protège notre sainte et légitime cause !"
Une cause qui inspire de tels sentiments est assurée du triomphe ; si elle est populaire, c'est qu'elle est nationale.
La volumineuse correspondance que nous avons dû entretenir avec les candidats, les comités, les électeurs des divers départements, les renseignements et avis de toute nature que nous avons donnés ou reçus, nous ont fait constater presque partout la même ardeur. Il n'est pas une question et pas un incident, pas un danger et pas un intérêt de quelque importance qui n'aient provoqué des lettres parfois anonymes, car l'administration, sans réussir à se faire craindre, avait enseigné la défiance. Des lettres d'encouragements, de félicitations, de conseils ont permis au comité d'assister nombre de gens dans leur résistance à l'arbitraire et aux vexations contre lesquels ils cherchaient un appui, dût-il n'être qu'un appui moral. Les offres de services se sont multipliées parfois à tel point, que nous avons du nous borner à les transmettre aux candidats intéressés. Les envois de manuscrits, les idées, et je pourrais dire les inventions de propagande n'ont pas cessé d'affluer, et nous avons eu la satisfaction de les voir utiliser grâce à des éditeurs dont les profits étaient plus que douteux et qui se sont attachés à produire, au risque des mésaventures et des procès dont on ne leur a pas fait faute, les flots de brochures qui se sont répandues partout.
Notre rôle sur ce point était surtout celui d'intermédiaire entre le public, les candidats ou comités, et les auteurs, éditeurs ou imprimeurs. Chaque brochure étant d'ordinaire, à raison même de son efficacité, exposée aux mésaventures, il importait d'en tenir sans cesse en préparation ; et, comme il fallait, d'ailleurs, des instruments très variés d'action selon les circonscriptions et les candidatures, on a du constituer une réserve, une véritable bibliothèque d'opuscules électoraux, répondant à toutes les demandes et à tous les besoins. Qu'il me suffise d'indiquer que le nombre des brochures proprement dites qui ont été rééditées, soit rédigées en vue des élections, s'est élevé à plus de 192. Car c'est le nombre de celles qui sont énumérées dans un catalogue certainement incomplet que j'ai sous les yeux. Inutile d'ajouter que, pour ménager les ressources de la souscription, il n'était fait d'envois gratuits qu'à bon escient, à destination sûre, soit par la poste, soit par les messageries, et que les candidats ou comités contribuaient lorsqu'ils le pouvaient, afin que les libéralités puissent s'étendre aux points où les ressources locales étaient moindres.
Or, le nombre minimum d'opuscules donnés et expédiés s'élève à 1 073 000, comprenant, outre les brochures politiques proprement dites et même quelques volumes particulièrement efficaces, les manuels ou guides électoraux (environ 21 200) les placards ou affiches (environ  138 500) les cartes et tableaux de diverse nature (environ 47 000), les dessins, portraits et photographies (31 863). Je ne compte pas les exemplaires qui étaient offerts par les éditeurs en grand nombre, et qui servaient de spécimens, envoyés dans les départements et provoquant d'utiles commandes. C'est aussi par une réserve que vous comprenez, messieurs, que je ne cite ni les brochures qui nous ont été les plus avantageuses, ni les auteurs souvent pseudonymes ou anonymes, ni les éditeurs auxquels nous sommes particulièrement obligés. C'est d'une façon anonyme que je vous demande la liberté de payer publiquement la dette de remerciements qui iront bien à leur adresse.
Cette dette est plus grande encore à l'égard des directeurs et rédacteurs de journaux qui ont mis tant de bonnes grâce et tant de dévouement à vous accorder leur concours, non pas seulement par les insertions officiellement demandées, mais par l'immense série d'indications, de renseignements, de faits, qu'il voulaient bien verser en quelque sorte dans la circulation publique et que nous avons reçus nous-mêmes soit oralement, soit par correspondance. On a droit de proclamer que la presse républicaine, en face de tant de persécutions, de souffrances et de périls personnels, a rempli sa tâche avec une admirable fermeté et a bien mérité du pays. Vous savez quels obstacles elle a du traverser pour pénétrer dans la province, pendant cette guerre de cinq mois. Vous savez quelle énergie elle a déployée pour porter partout la parole écrite.
Le comité ne pouvait évidemment pourvoir à l'expédition des innombrables journaux qu'il faisait envoyer, sous bandes, aux adresses fournies par les comités et les candidats. Il avait cependant organisé un service propre à se développer en cas de besoin, et s'il l'a plus tard confié à un comité spécial, dont votre collègue, M. Henri Martin, pourrait vous exposer le mérite et le travail, et qui, durant la période électorale, a fait des envois qui se chiffrent par centaines de mille. Tout comité ou candidat qui en fait la demande a pu faire expédier ainsi des journaux à des conditions de prix très minimes ou même à titre entièrement gratuit.
C'est ainsi que des tirages sans précédents étaient aussitôt épuisés, et l'on peut dire, la tribune étant réduite, que le ministère et la coalition ont été cinq mois tenus en échec, puis vaincus par cette seule arme : le papier.
Voilà trop de détails, messieurs. Mais il me semble qu'ils ne font que mieux ressortir la grande tâche que vous avez assumée. Il semble que jamais accord plus unanime de passions et de mouvements, sentiments plus profonds de solidarité, de fraternité, ne s'étaient manifestés dans le parti républicain. N'est ce pas la marque des progrès immenses de ce parti, qui a derrière lui la nation et qui prouve, en se gouvernant lui-même, qu'il est capable et digne d'exercer le gouvernement de la France ?
Au 7 novembre, l'interrègne du 16 mai cessera. Ce comité, qui aura pris aux yeux du public, pour la défense de ses libertés, le rôle d'une sorte de commission de permanence, ne fonctionnera plus. Les représentants du pays se retrouveront maîtres de leur action, et la république demeurera fortifiée par l'impuissance même des efforts tentés pour l'ébranler. L'histoire de ces cinq mois répond de l'avenir, - cinq mois, pendant lesquels les républicains n'ont eu, pour triompher de toutes les forces liguées contre eux, qu'une seule force : le sentiment du droit et du devoir."

Le secrétaire général du comité
Des gauches du Sénat,
L. Herbette.

(1)  Louis Herbette développe au cours des années 1873-1876 une intense activité de publiciste. S'inscrivant dans le processus de conquête républicaine de la province, il fonde une revue s'adressant aux communes : Le Bulletin municipal et collabore très activement au Courrier d'Etat, hebdomadaire destiné aux Conseils généraux. Lors de la crise du 16 mai il rédige quelques papiers dans l'Opinion nationale, journal très anti-clérical se réclamant de Thiers.

Louis Herbette
1843-1922
Tag(s) : #De l'histoire locale à la grande Histoire