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La République nous paraît aujourd'hui immuable, c'est oublier bien vite ces jours où même proclamée, elle était contestée par la représentation nationale. C'est oublier aussi ces seconds rôles depuis longtemps oubliés de l'histoire qui ont payé de leur personne pour son établissement.
Après la défaite de 1870 et l'épisode douloureux de la Commune de Paris, la République s'établit par défaut et s'affirme par son obsession de l'ordre poussé jusqu'à la répression versaillaise.
La chute de Thiers et l'élection de Mac-Mahon (1873) mettent au programme du pays le rétablissement de l'ordre moral programme d'une Chambre à majorité monarchique. Ces années d'hésitation voient tour à tour la ruine des espérances de restauration et les lois constitutionnelles de 1875 qui affermissent une Troisième république qui peine à faire ses preuves. Aux élections de 1876, le Sénat conserve une courte majorité conservatrice mais la Chambre des députés élit 356 républicains contre 177 conservateurs (monarchistes et bonapartistes). D'aucuns pensent la République faite, mais d'autres se tournent vers le président, monarchiste de cœur.
C'est compter sans les sens de l'honneur de Mac-Mahon, qui bien que partisan de la royauté, refuse tout autant le rétablissement d'un régime, s'il n'est sanctionné par un acte légal ; que l'établissement définitif d'un autre représenté par la charge qu'il a accepté.
Jules Dufaure puis Jules Simon, représentants du parti Républicain conservateur, sont appelés successivement à la présidence du conseil. En mai 1877, s'ouvrent à la Chambre deux débats, celui sur la proposition de loi municipale qui introduit, innovation dangereuse pour les conservateurs, un article prévoyant la publicité des délibérations des conseils municipaux, le second sur l'abrogation de la restrictive loi sur la presse. Le 16 mai, le président de la République adresse au président du conseil une lettre publiée dans les journaux le lendemain. Il reproche en substance à Jules Simon son manque de combativité dans ces débats, lui rappelant dans une formule restée célèbre : "…si je ne suis pas responsable, comme vous, envers le Parlement, j'ai une responsabilité envers la France dont aujourd'hui plus que jamais je dois me préoccuper". La réponse du président du Conseil au maréchal de Mac-Mahon est publiée le même jour, elles est moins le constat d'un désaccord que l'expression de la conclusion qui s'impose face à ce désaveu : la démission du gouvernement.
La crise ouverte le 16 mai va durer cinq mois. Au lendemain de la démission de Jules Simon, le duc de Broglie, royaliste, forme un gouvernement qui est inauguré par l'épuration du corps préfectoral de ses éléments républicains. Un mois après sa mise en place, le maréchal de Mac-Mahon dissout l'Assemblée nationale avec l'assentiment du Sénat. La minorité républicaine du Sénat va alors prendre l'initiative de la résistance contre ce qu'elle appelle l'arbitraire. Les sénateurs de gauche, parmi lesquels Emmanuel Arago et Victor Hugo décident la formation d'un comité de surveillance chargé d'organiser les élections, il est secondé d'un comité de jurisconsultes dont la tâche est de contrôler la légalité des actes du nouveau pouvoir et de ses auxiliaires administratifs.
Louis Herbette, jeune préfet (il a 33 ans) tout juste démis de ses fonctions devient le secrétaire général du comité des gauches du Sénat, c'est un proche d'Emmanuel Arago. Quelques jours après les élections (14 et 28 octobre) qui voient la victoire des républicains, le comité des gauches clôt ses activités. Louis Herbette adresse aux sénateurs un rapport qui dresse le bilan de cinq mois de combat politique.
La première partie du texte établit pour l'essentiel la chronologie des évènements :

Comité des gauches du Sénat
Rapport de M. Herbette

Messieurs les sénateurs,
La Chambre des députés a été dissoute le 23 juin. Le 26, les bureaux des trois groupes des gauches du Sénat, par une déclaration solennelle, proclament le devoir, pour les citoyens soucieux des droits de la nation, d'assurer la réélection des 363 représentants qui s'étaient unis le 19 juin dans un vote de réprobation contre le ministère de Broglie-Fourtou et qui avaient annoncé le 25, par l'organe de leurs bureaux, leur ferme volonté de se présenter collectivement, au même titre, devant le suffrage universel.
Le 5 juillet, après une réunion tenue chez M. Arago, une note communiquée à la presse et faisant appel au concours, à la générosité du public pour la lutte et la propagande électorale, annonçait que vos bureaux se constituaient en comité ; et le 10, ce comité, établi 9. rue Louis-le-Grand, grâce à l'hospitalité d'un des groupes des députés de gauche, y commençait les opérations et les travaux dont je dois vous rendre compte aujourd'hui.
Le 12 juillet ont été inaugurées les séances générales, tenues depuis lors, dans l'après-midi de chaque jeudi, d'ordinaire sous la présidence de MM. Calmon et Hérold, auxquels s'associait M. Peyrat (1), sans préjudice des réunions faites, en toute occasion, sur convocations spéciales.
Je voudrais avoir le droit, ne fût-ce qu'à titre de témoin, de constater les services et les efforts qu'ont prodigués en votre nom, pour l'honneur et le succès du parti républicain, les maîtres éminents dont vous avez bien voulu me faire le collaborateur. Mais je connais trop votre pensée sur ce point pour me permettre de la devancer. Il ne m'appartient pas non plus d'apprécier le rôle qu'a pu jouer le comité dans les graves évènements où s'est trouvée la France, abandonnée aux mains des ministres du 16 mai, privée du secours des Assemblées, en face des partis menaçants, servis par le pouvoir. Mais je dois vous rappeler quelques dates, qui sont comme les étapes de cette route périlleuse au terme de laquelle le comité et, comme lui, les électeurs sont heureusement parvenus.
Dès le 18 août, vous avez protesté contre le retard des élections législatives, qui violait à tout le moins l'esprit de la Constitution, et contre le retard des élections départementales, qui allait mettre le désordre et l'illégalité dans les opérations des conseils généraux. Des indications étaient fournies aux membres républicains de ces assemblées sur la conduite qu'ils pouvaient désirer tenir à la session d'août.
Le 18, une nouvelle note ajoutait encore des conclusions précises.
Le 30 août, les poursuites commencées, puis abandonnées, à l'égard d'un de vos collègues, M. Chardon, vous donnaient l'occasion d'affirmer la persistance de l'immunité parlementaire qui vous couvrait, aux termes de la Constitution, puisque votre session ordinaire n'avait pas été et n'avait pu être close au moment où la dissolution de la Chambre des députés avait causé l'interruption des séances du Sénat. Une savante consultation rédigée par un d'entre vous faisait d'avance justice des prétentions arbitraires et de l'interprétation fausse que le ministère ne désavouait pas et qui compromettaient les libertés publiques.
Tout à coup, la France perdait son plus grand citoyen, M. Thiers. Le 4 septembre, vous publiez une adresse au pays, que la population de Paris allait si noblement représenter aux obsèques du premier président de la république : et le 9, une lettre de vous rendait au public hommage à la femme courageuse qui avait assuré à ces obsèques le caractère d'une manifestation vraiment grande et libre, et qui, forcée de lutter, elle aussi, contre le pouvoir, avait reçu de plusieurs d'entre vous les témoignages du dévouement le plus profond.
Le 27 septembre, pour répondre aux préoccupations de ceux qu'inquiétait la vague perspective d'illégalités violentes, vous constatiez l'atteinte portée aux lois constitutionnelles par le décret de convocation des électeurs. En fixant au 7 novembre l'ouverture d'une session ordinaire des Chambres, ce décret n'impliquait-il pas la clôture de la session ordinaire du Sénat, c'est-à-dire la suppression actuelle de l'inviolabilité des sénateurs ? Des démarches ont été faites auprès de M. le duc d'Audiffret Pasquier, et le 4 octobre, un procès-verbal constatait l'accord du président et des gauches du Sénat pour le maintien de l'immunité parlementaire, ainsi que les résolutions à prendre en cas de nécessité.
C'est aussi le 4 octobre que votre premier manifeste était adressé aux électeurs.
Dans la semaine qui a suivi, des avis ont été envoyés à tous les candidats, aux comités, aux principaux journaux, pour rappeler les précautions utiles avant le vote et les moyens de contrôle, de rétention ou de protestation à l'heure même du scrutin. Invitation était faite d'envoyer par dépêches les résultats du dépouillement pour chaque circonscription ; et le comité a pu ainsi, durant la nuit du 14 octobre, fournir à la presse de Paris et à ses correspondants des départements de prompts renseignements.
Le 11 octobre, avait été inséré dans les journaux votre deuxième manifeste, en même temps le document présidentiel auquel il répondait et dont l'effet n'a pas pu être réservé, comme on l'avait souhaité peut-être, pour la veille même du scrutin, au moment où toute réponse devait être rendue impossible. Le 13, avis tout officieux était donné de l'intention qu'avaient nombre des élus républicains de demeurer jusqu'aux élections départementales dans leurs circonscriptions, où l'action était plus opportune et plus mesurée qu'à Paris.
Le 16, une note appuyée de chiffres précis déterminait toute la valeur du vote du 14 octobre en faveur des républicains contre la coalition des partis hostiles, des candidats officiels et des ministres mêmes de la république. Des prévisions sur le résultat possible des élections avaient été établies, publiées même par le comité, au début de ses opérations, avant que la mort de M. Thiers, l'action combinée des fonctionnaires et agents de tout ordre, l'intervention du chef du pouvoir, les actes d'arbitraire, les abus de pouvoir, les dernières manœuvres eussent pu produire leur effet. D'après ces prévisions, les républicains pouvaient, au commencement d'août, espérer le succès dans 378 circonscriptions. Les causes ci-dessus mentionnées, agissant avec une sorte de fureur pendant plus de deux mois et demi, ont seulement diminué (2) ce succès, au premier tour de scrutin, d'une quantité que les élections à venir restitueront aux républicains, lorsqu'ils seront assurés de l'égalité devant la loi, de la liberté et de la sûreté des votes. Faut-il rappeler encore que les candidats officiels, s'étant ralliés aux institutions auxquelles M. le président de la république doit le pouvoir, les suffrages recueillis par eux ne peuvent être en réalité mis au passif de la république ni surtout à l'actif de quelque autre forme de gouvernement ?
C'est aussi le 16 octobre que l'adresse de MM. Les sénateurs des colonies à leurs concitoyens a reçu l'unanime approbation de vos bureaux.
Le lendemain, 17, des protestations ont été rédigées contre la suppression de bulletins légalement valables et donnant la majorité à trois candidats républicains que l'administration a prétendu soumettre à un scrutin de ballottage. Ces candidats, ou plutôt ces députés, pourront être proclamés par la Chambre, qui n'aura pas à tenir compte d'un ballottage auquel ils ont refusé de prendre part.
Le 23 octobre, un dernier manifeste a préparé les électeurs au scrutin du 28, où les suffrages républicains se sont sensiblement accrus, tant qu'aux élections de conseillers généraux et de conseillers d'arrondissement, dont l'importance est grande pour vous, messieurs, et pour l'avenir de nos institutions.
Enfin, le 25 octobre, les candidats, les comités, les électeurs ont été invités à recueillir tous les témoignages et les documents propres à mettre en lumière les procédés de l'administration et de ses candidats ; car il faut une sanction au droit et satisfaction à la conscience politique.
Vous me permettrez bien, messieurs, et M. Hérold ne m'interdira pas, j'espère, de parler d'un autre comité, qui comptait aussi des sénateurs, qui a donné à celui-ci un concours tout fraternel, qui même est son aîné – car il est né le 3 juillet – mais qui s'est voué aux questions, d'ordinaire plus calmes, de droit et de jurisprudence. Je parle du comité de jurisconsultes, qui a imprimé à la cause libérale et républicaine le caractère le plus noble et tout à la fois le plus redoutable, celui de la résistance légale à l'arbitraire, - bien précieux, hélas : pour préserver notre parti de la contagion des passions brutales et des goûts de fraude qu'étalaient et propageaient ses adversaires.
Songez, messieurs, de quel prix étaient les avis, les conseils, les consultations de ces maîtres éminents, pour les pauvres électeurs ballottés et, comme on l'a dit bousculés par ce débordement d'arbitraire, ne trouvant plus la loi et n'osant plus chercher justice. Qui les a rassurés, si ce n'est ce comité judiciaire, qui se saisissait vaillamment de toutes les questions mises en litige : retard des élections politiques ou départementales et d'une élection sénatoriale ; session des conseils généraux ; immunité parlementaire ; liberté du commerce de la librairie ; libre vente des journaux sur la voix publique ; protection des citoyens contre les calomnies déversées dans les publications dites officielles ; suppression sans motif des débits de boissons ; annulation de bulletins portant un nom écrit ou collé sur un autre, combien d'autre questions encore, sous toutes les formes renaissant chaque jour, dans toutes les parties de la France ?
Laissez moi vous dire qu'à voir M. Hérold siéger tour à tour ici et rue de Rennes, je l'ai cru infatigable. Je sais maintenant qu'il bravait seulement la fatigue ; mais elle ne l'a accablé que le lendemain du 14 octobre.
Je voudrais, messieurs, vous fournir quelques indications sur la besogne et la tâche propre du comité, celles qui incombent en tous temps à tous les comités électoraux, mais qui ont pris, cette fois, des proportions à coup sûr très insolites. La coalition de tous les gouvernements passés contre le gouvernement présent, la lutte du pouvoir et de tous ses agents contre toute une Assemblée, l'union étroite des 363, leur candidature collective et simultanée, l'identité des moyens d'attaque et de défense sur tout le territoire, ont donné à la lutte une étendue, une unité, un retentissement qu'elle n'avait jamais eue peut-être. Il a fallu improviser des moyens d'action et de propagande proportionnés à ceux qui avaient été savamment préparés contre les républicains.
Inutile de dire que ce n'était pas des questions de personnes, ni du choix des candidats à la députation que le comité des sénateurs pouvait s'occuper. Il n'a eu que bien rarement l'occasion de rappeler le principe de la réélection des 363, accepté sans hésitation et comme par instinct, sauf en une circonscription ou le ballottage a d'ailleurs assuré par un accord unanime le succès du député sortant. L'entente la plus sympathique s'est maintenue toujours entre votre comité et les comités locaux qui lui demandaient concours.
Un seul regret s'est produit, c'est de n'avoir pu donner satisfaction à toutes les demandes dignes d'intérêt. Encore ne pourra-t-on méconnaître, messieurs, que les membres des gauches du Sénat ont payé de leurs deniers aussi largement que de leur personne, et qu'en abandonnant une part de l'indemnité parlementaire ils se sont spontanément condamnés à subir un peu comme les députés les effets de la dissolution.

     
 (A suivre)

(1) C'est-à-dire,  les représentants  respectivement du Centre Gauche, de la Gauche républicaine et de l'Union républicaine du Sénat.
(2) Les républicains ont 318 députés dans la nouvelle chambre, les conservateurs 208.

  Le maréchal de Mac-Mahon
                              Emmanuel Arago
         
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