Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog


                 Le 22 avril 1928, le marquis de Juigné se présente pour la sixième fois devant les électeurs de l'arrondissement de Paimbœuf auxquels il demande le renouvellement de son mandat de député. L'Echo de Paimbœuf soutient le député sortant. Quelques jours plus tôt, dans un numéro spécial, le journal publie une liste des députés de l'arrondissement depuis 1789. En tête de celle-ci, Jacques-Gabriel Leclerc marquis de Juigné, député de 1789 à 1791. Plus loin, Jacques-Auguste-Anne-Léon Leclerc, comte de Juigné fils du précédent, député sous la Restauration et en fin de liste, Gustave Leclerc de Juigné qualifié de grand oncle du candidat député de 1871 à 1898. La présence de trois membres de cette famille parmi les députés de l'arrondissement accrédite pour ses partisans la légitimité du candidat et celle d'une dynastie familiale qui plonge ses racines dans le passé du Pays de Retz.
                    En réalité, l'arrondissement administratif de Paimbœuf est né en 1800, et ce n'est qu'en 1830 qu'il devient arrondissement électoral et élit seul un député. 1789 marque l'apparition de l'électeur en Pays de Retz et ailleurs. Un électorat d'abord considéré comme une fonction où la compétence est appréciée à l'aune de la richesse produite mesurée par l'impôt. L'électeur des paroisses voit alors son vote confisqué au bénéfice des hommes de loi, hier ceux de la seigneurie, et des négociants de la ville dominante économique des côtes et campagnes. Le Consulat et le 1er Empire confisquent la fonction électorale et mettent les anciens élus qu'ils choisissent au service d'un pouvoir exécutif fort. La Restauration, sans renier le suffrage censitaire héritée des régimes précédents amorce un rapprochement entre l'électorat et l'élu concrétisé au début de la Monarchie de Juillet en Pays de Retz par l'élection d'un député d'arrondissement.

 

1/ La Révolution, à la recherche d'une expression démocratique 1789-1800
 
 Les Etats généraux et l'Assemblée Constituante (1789-1791)

 

            La convocation des Etats Généraux en 1789, si elle ne marque pas le début de la vie politique en France, établit un précédent avec l'organisation des premières élections générales. Le 24 janvier 1789, un règlement électoral prévoit les modalités du vote qui se fera séparément pour chacun des trois ordres. Les nobles du premier ordre éliront leurs députés dans le cadre du baillage. Parmi les représentants du clergé ou second ordre, les évêques et recteurs titulaires de paroisses sont électeurs mais les communautés religieuses délèguent un des leurs. Pour le Troisième ordre ou Tiers qui a obtenu son doublement, le processus électoral est plus complexe qui nécessite plusieurs degrés. Des assemblées primaires se réunissent dans chaque paroisse. Tous les hommes âgés de 25 ans au moins inscrits sur les rôles d'imposition sont électeurs. Au degré suivant, les délégués désignés pour les assemblées de baillage doivent avoir élus les députés au scrutin secret le 16 mars 1789.
            La Bretagne ne va cependant pas suivre tout à fait les règles fixées. A la fin de l'année 1788, les Etats de Bretagne réunis à Rennes voient l'opposition des deux premiers ordres au doublement du Tiers. A la suspension des Etats, des émeutes interviennent. La noblesse et le haut clergé convoqués le 16 mars à Saint-Brieuc refusent de députer arguant des privilèges de la province. Ils ne seront pas représentés aux Etats Généraux. Les Marches communes du Poitou et de Bretagne ne suivent pas cet exemple et élisent le 2 avril un député qui n'est autre que leur syndic général : Jacques-Gabriel Leclerc marquis de Juigné. C'est un grand seigneur âgé de 62 ans, ancien ministre plénipotentiaire en Russie. Son frère cadet Antoine Eléonore Léon est archevêque de Paris depuis 1781 élu lui-même aux Etats généraux. Le député des Marches va se distinguer par une protestation contre le vote par tête mais semble pourtant adhérer comme son frère à la suppression des privilèges lors de la nuit du 4 août. Doit-il cependant être considéré comme l'un des députés de l'Assemblée Constituante dont les travaux se terminent en 1791 ? Ce n'est pas sûr, seule certitude les deux frères émigrent à cette date.
            Si le haut clergé de Bretagne refuse de désigner des députés, ce n'est pas le cas des ecclésiastiques de second rang qui se réunissent le 2 avril dans la grande salle du couvent des Jacobins de Nantes. 290 recteurs de paroisses et délégués de communautés élisent d'abord un commissaire chargé de rédiger le cahier de doléances du clergé. Le même homme est élu député, il s'agit de l'abbé François Chevalier recteur de Saint-Lumine-de-Coutais. Il rejoint Versailles avec ses collègues Moyon curé de Saint-André-des-eaux et Lebreton de Gaubert député suppléant curé de Saint-Similien de Nantes. Agé de 56 ans lors de son élection, François Chevalier ne va pas siéger longtemps, quelques mois tout au plus avant de rejoindre sa paroisse et plus tard l'armée catholique et royale. En 1790, il rédige une Adresse à l'Assemblée Nationale signée par 104 prêtres du diocèse réclamant l'unité du culte dans tout le Royaume. Il est aussi l'auteur d'un Abrégé de l'histoire de la Révolution française en 3 volumes. Plusieurs études lui ont été consacrées  parmi lesquelles deux articles issus des travaux des collégiens de Saint-Philbert-de-Grandlieu dans la Revue des Historiens du Pays de Retz.

            En septembre 1789 lors de la démission de Moyon et Chevallier, le suppléant Lebreton de Gaubert refuse de siéger provoquant une nouvelle assemblée diocésaine le 29 septembre. L'abbé Maurice-Justin Pronzat de Langlade alors recteur de Rouans est élu mais décline l'offre qui échoit à son suppléant Antoine-Alexandre Méchin recteur de Brains. Les biographes s'accordent sur l'indécision de l'abbé qui arrive à Paris le 25 octobre 1789. En janvier 1791, il prête serment à la constitution civile du clergé puis se rétracte. A son retour à Brains à la fin de la Constituante en septembre suivant, il retrouve sa fonction de curé constitutionnel. En mars 1793, il meurt sous les coups des insurgés de Machecoul qui lui reprochent son serment schismatique.

             Après les émeutes de Rennes, le mode d'élection des députés du Tiers va faire l'objet d'un règlement particulier le 16 mars. Le cadre choisi est celui de la sénéchaussée. En réalité c'est l'ensemble des électeurs du comté nantais qui vote à l'assemblée réunie des sénéchaussées de Nantes et de Guérande. Le mode opératoire choisi fait la part belle aux représentants des communautés urbaines au détriment de la représentation rurale. On s'en souviendra lorsque le besoin se fera sentir d'une représentation plus libérale que conservatrice. Sur les huit députés élus, six sont nantais, hommes de loi ou négociants. Aucun n'est issu du Pays de Retz. Le principal mandataire du Tiers-Etat nantais est le syndic de la communauté de la ville : Pierre-Guillaume-Henri Giraud Duplessis procureur du roi. Petit fils d'un receveur des fermes à Bourgneuf, Il va s'intéresser aux affaires du Pays de Retz et plus particulièrement à celles de Paimbœuf, le recteur Delaville est un de ses parents.
             L'assemblée des Marches communes de Poitou et de Bretagne à Montaigu désigne aussi des députés pour les second et troisième ordres. Le député du clergé est le recteur de la Trinité de Clisson, son suppléant est l'abbé Augustin-Hyacinthe de Buor, prieur curé de Saint-Etienne de Corcoué. Le Tiers désigne pour le représenter le sénéchal de Montaigu et Jacques–Alexis Francheteau de la Glaustière  homme de loi de Legé. François Tardiveau de la Bonnelière propriétaire dans la  paroisse de la Trinité de Machecoul est élu suppléant.
             Le Pays de Retz est ainsi représenté pendant toute la durée de l'assemblée Constituante par un député de la noblesse et un député du Tiers originaires des marches (Montaigu et Legé)  et deux députés du comté nantais issus du clergé (les curés de Saint-Lumine de Coutais et de Brains).

 L'Assemblée Législative (1791-1792)

 

            La constitution du 3 septembre 1791 prévoit l'élection pour deux ans de 745 députés. L'heure est à l'électorat-fonction. L'exercice du suffrage n'est pas considéré comme un droit, mais comme une fonction qui requiert compétence et désintéressement. Les citoyens actifs de 25 ans et plus acquittant un impôt supérieur au montant de 3 journées de travail élisent des citoyens électeurs dont l'impôt est supérieur à 10 journées de travail. Parmi eux les éligibles paient 1 marc d'argent d'impôt.
            La Loire-Inférieure département nouvellement créé élit 8 députés, parmi eux, deux hommes : Pierre Mourain de Bourgneuf, premier élu du département avec 183 voix sur 285 votants et exemple même de l'électorat-fonction. La destinée tragique de cet homme de loi, maire de Bourgneuf et administrateur du département, tué lors de la prise de Bourgneuf par les royalistes de La Cathelinière le 24 mars 1793, a souvent été évoquée par les historiens locaux. Pierre Mourain est l'auteur d'une Adresse à mes concitoyens des campagnes. Moins connu mais auteur également d'écrits politiques, un autre député nantais figure dans la liste de l'Echo de Paimbœuf sans que son lien avec le Pays de Retz apparaisse clairement. Jean-Baptiste Mosneron baron de Launay négociant à Nantes, est le dernier des 8 élus avec 150 voix sur 216 votants. D'une famille originaire de Saint-Gilles sur Vie, il débute ici une carrière où l'a amené son rôle de représentant du commerce nantais auprès de l'Assemblée Constituante. Le 26 février 1790, il prononce à la Société des amis de la constitution, un discours sur les colonies et la traite des noirs où il se prononce pour la non application des décrets de l'Assemblée nationale aux colonies et la poursuite du commerce ainsi que toutes les branches qui en dépendent comme par le passé. C'est demander clairement la poursuite de la traite !


 La Convention (1792-1795)

 

            Les élections de la Convention nationale ont lieu au début de septembre 1792 avec un régime électorat moins restrictif mais les circonstances dramatiques (proclamation de la République, massacres de septembre) alimentent une abstention record (près de 90%).
            Alors que la Révolution française entre dans sa phase la plus dramatique, le Pays de Retz voit deux de ses enfants parmi les conventionnels. Si l'un d'eux, par sa destinée nationale, a contribué à faire connaître le nom de sa commune natale du Pellerin, l'autre offre au regard de l'historien une destinée peu commune qui va le mener de la cure de Saint-Philbert-de-Grandlieu à la présidence de la plus importante assemblée du Corps législatif sous le Directoire.
           On ne présente plus Joseph Fouché, homme politique traversant les régimes que la Restauration verra encore député. Il est élu le 7 septembre 1792 6e sur 8 par 266 voix sur 405 votants. Les biographes ne manquent pas à ce personnage, parmi les plus énigmatiques de la Révolution. Stefan Zweig voit en lui la première incarnation d'un type politique moderne, dissimulé et agissant secrètement dans les allées sombres du pouvoir. Son collègue, élu 5e le même jour avec 232 voix sur 455 est François-Toussaint Villers recteur de Saint-Philbert-de-Grandlieu, il abandonne son état de prêtre dans le grand défroquage de 1793. Ancien administrateur du département, il y revient en mission en mars 1793 avec Joseph Fouché pour surveiller la levée des 300 000 hommes et instituer le tribunal révolutionnaire. Après la chute de Robespierre, la Convention Thermidorienne l'élit le 4 juillet 1795 secrétaire de l'assemblée. Lorsque l'ancienne demeure des princes de Condé, le palais Bourbon est affectée aux séances de l'Assemblée nationale, le nom de François-Toussaint Villers son secrétaire est gravé dans le marbre de la tribune des orateurs. Les deux conventionnels du Pays de Retz votent la mort de Louis XVI le 15 janvier 1793.


Le Directoire (1795-1800)

 

           Si elle ne touche pas foncièrement au mode d'élection par suffrage censitaire des plus de 25 ans, la constitution de l'an III (22 août 1795) apporte deux grandes innovations, le renouvellement par tiers du corps législatif chaque année (le renouvellement par partie est considéré comme moins démocratique que le renouvellement global) et la division de celui-ci en deux chambres : le conseil des Cinq cents dont les députés ont 25 ans au moins et le conseil des Anciens qui comporte 250 membres de plus de 40 ans.

          Au conseil des Cinq-cents, François-Toussaint Villers retrouve sa place de député le 14 octobre 1795 par 132 voix sur 134 (il est aussi élu par la Haute-Saône). Du 22 octobre au 21 novembre 1797, il préside le Conseil des Cinq-cents. Il est réélu le 22 mars 1798 et demeure député jusqu'à l'avènement du Consulat. Il s'intéresse particulièrement aux questions commerciales, c'est une constante chez la plupart des députés du département de la Loire-Inférieure.
          Le nom de Pierre-Sébastien Boulay-Paty est attaché à Paimbœuf ville dont il est commissaire, qu'il défend contre les Vendéens et où il est incarcéré sur l'ordre de Carrier. Elu aux Cinq-Cents en avril 1798, il se fait remarquer par ses discours sur le commerce maritime. Il joue un rôle actif dans le coup d'Etat du 18 juin 1799 où l'aile gauche du conseil force deux directeurs à la démission. Très opposé au 18 brumaire, il abandonne les fonctions politiques sous l'Empire pour se consacrer au droit commercial.

          Au conseil des Anciens, avril 1798 voit l'élection d'un homme de loi dont la famille est originaire de Bourgneuf. François-Yves Raingeard de la Blétière est avocat et commissaire près le tribunal criminel de Paimbœuf. Il est l'acquéreur du manoir de la Touche à Pornic.

 


          Avec le Directoire, prend fin la Révolution française, période politique qui, pour être dramatique dans les faits, représente dans l'expression de l'électorat un incontestable progrès dans la recherche d'une expression démocratique. La période qui s'ouvre avec le Consulat puis le 1er Empire, va voir une nette régression du pouvoir des Chambres. Au droit de choisir et donc d'élire, va se substituer le droit de proposer plus à même de satisfaire un pouvoir exécutif fort.

Tag(s) : #De l'histoire locale à la grande Histoire