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              Avant de poursuivre le récit des aventures de Monseigneur l'évêque de Nantes et de son chef l'archevêque de Bordeaux, revenons un instant sur l'œuvre historique d'Eugène Sue.
              Ce dandy "sorti des cercles aristocratiques pour monter au Socialisme" comme l'écrit son ami Victor Schoelcher (Le gouvernement du 2 décembre – Londres 1852) partageait avec lui le goût de l'Histoire (dès 1832, Sue confie à Schoelcher son projet d'histoire de la marine). L'abolitionniste prônait une histoire militante au détriment parfois de la vérité historique, comme dans son Toussaint Louverture évoqué ici. Le jugement sur l'histoire est beaucoup plus nuancé chez Sue, et surtout il est constamment étayé par l'établissement de la preuve qui apporte en  cette première moitié du XIXe siècle une nouveauté jugée alors parfois incongrue. Théophile Gautier ne déclare t'il pas à propos de l'Histoire de la Marine que "des documents entassés pêle-mêle ne sont pas plus une histoire qu'un tas de moellons n'est un palais" ?
              Ce texte est cité par Marcel Graner, le seul à ma connaissance qui se soit intéressé récemment à cette facette du romancier. C'était dans Le Tapis-franc (revue du roman populaire) en 1990 et plus récemment dans Le Rocambole.
               Dans ce dernier article, il décrit la genèse de L'Histoire de la Marine Française, projet très vaste qui devra finalement se limiter au règne de Louis XIV (soit le tiers de la matière qui devait être initialement traitée) dans l'édition entre 1835 à 1837 de 5 forts volumes (10 livres) représentant 2800 pages. N'effectuant pas toutes les recherches (Paulin Richard de la Bibliothèque Royale le fournissait en documents) Eugène Sue les orientait et, après sélection organisait les documents pour les utiliser sous forme de notes (quelquefois envahissantes), dans le corps du récit ou en fin de chapitre. 
              La tiédeur du public n'a pas rendu les biographes de Sue très magnanimes, Jean-Louis Bory (Eugène Sue, le roi du roman populaire Hachette 1962) prend cette tentative à la légère, reprenant de ses devanciers le reproche facile (mais vrai) du mélange des genres entre histoire et roman, exercice où personne ne se retrouve.
               Marcel Graner souligne les trois grandes lignes de force de l'œuvre historique de Sue :
               Raconter le passé en se rapprochant de la forme romanesque, on pourrait penser que c'est dans cet exercice que Sue est le plus à l'aise, mais il est alors freiné par sa seconde ambition, faire œuvre authentique d'historien, qui ne se prête pas aux mêmes facilités, mais à laquelle il s'efforce de se plier, avec bonheur me semble t-il. Marcel Graner émet le vœu que "les exigences modernes en la matière doivent lui faire rendre meilleure justice que ne le firent ses contemporains". On aimerait, en effet qu'un historien du XXIe siècle se penche sur cette œuvre autrement qu'en utilisant la richesse documentaire réunie par Eugène Sue (et en ne l'avouant pas forcément car Sue, lui, cite ses sources, ce qui est à la fois faire preuve d'une grande modernité, et bien pratique pour le chercheur pressé). Car c'est bien en cela que consiste le troisième volet du travail de celui qui veut faire œuvre scientifique d'historien, s'effaçant derrière la preuve "… Je ne suis pour rien dans ce que je vous vante et qui fait la véritable et irrécusable valeur du livre" écrit-il ; tout en adhérant au propos on se dit avec M. Graner qu'Eugène Sue est ici (contrairement à son habitude ?) bien modeste.
              Je livre aux amateurs de Sue qui mieux que moi en goûteront la pertinence par la connaissance de l'œuvre les dernières lignes de l'article du Rocambole :
"De cette empoignade avec l'histoire et ses matériaux, il est évident que Sue le romancier conservera la conviction qu'aux moyens de persuasion de la fiction, il faut ajouter, dans le roman militant, le poids de la pièce probante, de l'ouvrage spécial que l'on utilise, non seulement pour construire d'après lui, et secrètement, sa fiction, mais qu'on cite et qu'on commente : en somme le culte du fait".
              L'œuvre historique de Sue occupe l'essentiel de son temps de 1832 à 1841 (de 28 à 37 ans). Après le relatif échec de l'Histoire de la Marine française (échec de la souscription mais qui demande à être peut-être relativisé puisque dès 1845 une nouvelle édition en 4 volumes reprenant les dix livres initiaux est publiée que l'on peut aujourd'hui consulter en ligne (ici le volume 1) permettant ainsi de se rendre compte de l'énorme travail accompli par le romancier). Eugène Sue va s'effacer plus encore derrière son œuvre documentaire avec la Correspondance d'Henri Escoubleau de Sourdis publiée en 1839. Le choix d'Eugène Sue comme collaborateur du prestigieux comité mis en place en 1835 par François Guizot auprès du ministère de l'Instruction publique pour publier les Documents inédits sur l'histoire de France est un gage de la confiance que l'écrivain, ici presque anonyme, ne va pas décevoir. Sous l'autorité d'Abel-François Villemain ministre de l'instruction publique, successeur de Guizot, qui allie, comme chez notre auteur, goûts et compétences littéraires et historiques, les trois volumes de la Correspondance d'Escoubleau de Soudis (2000 pages couvrant la période 1636-1642) permet alors d'utiliser une partie de la documentation réunie pour le grand dessein de Sue sur une histoire universelle de la Marine. Le texte est moins dense que dans l'Histoire de la Marine, mais la remarquable continuité de commentaires, établissant en tête de chaque chapitre la chronologie des évènements, dégageant les enseignements essentiels d'une correspondance, soulignant l'intérêt de tel ou tel mémoire, ne permet pas de douter de la qualité d'historien authentique d'Eugène Sue, qui ajoute à cette qualité, celle d'un critique clément jugeant de l'expression littéraire de ses témoins. Que cette qualité ait été employée avec plus de bonne foi que de jugement raisonné chez ce jeune homme passionné est une autre affaire dont les conclusions appartiennent aux historiens.
Si besoin en était, l'œuvre historique est fixée par un exposé qui s'intitule ici De la marine française sous le ministère du cardinal de Richelieu, où près de cent pages sont consacrées à une œuvre qui a peu intéressé les biographes d'Armand du Plessis, mais qui prépare sur le fond  et malgré les carences de l'ère Mazarin, les fastes de la marine Colbertienne. Dans cette œuvre de renouveau, Richelieu est assisté du cardinal d'Escoubleau de Sourdis, qui, avec le titre de Chef des conseils du roi en l'armée navale fait figure pour les historiens qui ont lu Sue de quasi ministre de la Marine et pour les plus récents de pittoresque et coléreux personnage, plus à l'aise sur le pont d'un navire qu'en chaire. Reconnaissons que Sue, qui insiste longuement sur les querelles d'Escoubleau est peut être aussi pour quelque chose dans cette vision limitée de son héros.
Le texte suivant est extrait de l'exposé d'Eugène Sue sur la marine de Richelieu. Ce développement du cas de l'Amirauté de Bretagne montre la connaissance assez précise que l'écrivain possède de la question, sa facilité d'écriture est bien ici au service de l'Histoire.
  
"Mais ce fut la vieille et dure Armorique qui résista le plus long-temps et avec l'opiniâtreté la plus énergique à cette centralisation de pouvoir. Les ducs de Bretagne, quoique grands vassaux de la couronne, avaient d'abord exercé dans leurs Etats  le droit régalien d'amirauté, comme princes souverains, en vertu d'un traité conclu, en 1231, par Saint-Louis et Pierre de Dreux. Mais après la réunion de cette province à la monarchie, bien que le seigneur de Ia Tremouille, amiral de Guienne, eût été aussi investi de l'amirauté de Bretagne, le gouverneur général de l'Armorique et ses successeurs, avaient toujours refusé d'abdiquer leur autorité. Seulement, par convention du 6 août 1584, M. Ie duc de Mercoeur, gouverneur général de Bretagne, avait consenti à céder a M. Ie duc de Joyeuse, amiral de France, une partie des droits d'amirauté auxquels il prétendait. Mais ce traité ayant été annulé par lettres patentes d'Henri III, Ie 7 août 1588, Ie même conflit de juridiction continua de subsister entre la Guienne et la Bretagne, jusqu'au ministère de Richelieu.
Ce furent donc ces pouvoirs si divisés, si rivaux, que le cardinal voulut impérieusement réunir et centraliser dans sa charge de grand-maître de la navigation. Quoique ce titre semble plus modeste que celui d'amiral de France, jamais aucun de ces grands-officiers n'eut une pareille et si complète puissance. Aussi, en engageant plus tard Louis XIV a confier la charge d'amiral de France (nouvellement rétablie) a M. Ie comte de Vermandois, alors enfant, Colbert voulut sans doute perpétuer et rendre cette concentration d'autorité plus inviolable encore, en la mettant sous la sauvegarde d'un prince du sang royal, dont le ministre de la marine faisait d'ailleurs la charge. Mais chose digne de remarque et d'étude, l'Armorique osa seule continuer de résister opiniâtrement aux volontés de Colbert et de Louis XIV, comme elle avait résisté aux gouverneurs de Guienne et à Richelieu car ce dernier avait aussi en vain voulu absorber dans sa charge l'amirauté de Bretagne. Mais malgré les sièges d'amirauté établis dans cette province, par édit de janvier 1641, le cardinal était mort sans avoir pu faire reconnaître son autorité dans ce pays indomptable. Après Richelieu, il faut le dire, Mazarin, Colbert, Louis XIV ne furent pas plus heureux. Car M. le comte de Toulouse ayant succédé à M. de Vermandois comme amiral de France, le roi trouva dans cette province, représentée par M. le duc de Chaulnes, une résistance si continue que pour en triompher il fallut remplacer M. de Chaulnes par M. de Toulouse, qui se trouvant de la sorte amiral de France et gouverneur général de Bretagne, put confondre ces deux pouvoirs en un seul."   

L'inégalité de la qualité de la production historique d'Eugène Sue ne peut être remise en cause, Marcel Graner en fait une analyse pertinente. Il me semble pourtant que ces carences dues essentiellement à l'hybridation du projet entre rédaction romanesque et présentation scientifique de l'Histoire, sont plus perceptibles dans l'Histoire de la marine que dans la Correspondance d'Henri Escoubleau de Sourdis. Il est vrai que l'auteur revendique cette manière de faire dans le premier ouvrage : "Ainsi vous aurez à la fois un récit à la manière de Walter Scott et un récit à la manière de Froissart ; le fait coloré, animé, raconté enfin, et le fait tout nu, tout simple ; l'histoire et la chronique à la fois …" (prospectus de novembre 1834). Eugène Sue se rapproche par ses aptitudes narratives d'Augustin Thierry, historien de sa génération pour qui le récit est tout, mais est tout aussi à l'aise à l'école de François Guizot qui, se basant sur les travaux érudits qui donnent, à l'époque romantique, une plus grande consistance à la science historique, développe les idées générales en gommant les faits pour y puiser la justification des évolutions politiques de son temps. Nul doute qu'Eugène Sue se soit inscrit aussi dans cette perspective.


                                                                                      A lire : Marcel Graner, Eugène Sue, historien de la Marine
                                                                                     Le Rocambole (Association des amis du roman populaire)
                                                                                                              N° 28/29 automne/hiver 2004

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