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La 25e chronique portuaire de Nantes   mise en ligne par "Grapheus tis", lecteur nantais en son jardin, évoque Gabriel de Beauvau évêque de Nantes en signalant sa présence à la tête d'une flotte de combat destinée à reprendre les Iles de Lérins aux Espagnols en 1636.
J'avais déjà rencontré son chef hiérarchique Henri d'Escoubleau de Sourdis, archevêque de Bordeaux, grand artisan de la nouvelle Marine de Richelieu, inspectant les défenses des côtes de Bretagne, organisant l'artillerie du siège de la Rochelle. Mais l'évêque de Nantes commandant de galères, voilà qui n'était point commun !
La correspondance de Monseigneur de Sourdis, publiée en 1839 par Eugène Sue dans la collection des documents inédits sur l'histoire de France, consultée à la médiathèque de Nantes, (cet ouvrage est aujourd'hui consultable en ligne ici) , est la principale source de renseignement sur cette affaire.
S'il fut l'un des chefs de file du roman populaire, Eugène Sue est moins connu, et même complètement ignoré dans le rôle d'historien. Cette méconnaissance, dommageable à mon sens, n'était pas partagée par ses contemporains, qui tout en lui reprochant la pratique du mélange des genres (avec son activité principale de conteur) ou une analyse politique par trop contemporaine, découvraient à travers lui une autre façon de raconter l'histoire en l'étayant sur des documents authentiques, attitude alors novatrice. La correspondance d'Escoubleau de Sourdis comme son Histoire de la Marine de Louis XIV, procèdent de cette manière de faire. Auguste Bussière, dans la Revue des deux mondes (1838), écrit ainsi à propos de ce dernier ouvrage :

"En résumé, on peut distinguer dans l'histoire de M. Eugène Sue deux parties: l'une qui est l'histoire de la marine proprement dite, l'autre qui est tout-à-fait l'histoire de Louis XIV et de son siècle. La première, en l'isolant par la pensée, nous semble un livre très nourri, très substantiel, qui comble une lacune peu honorable dans les fastes de la nation. L'autre n'est ici que pour représenter un système que, pour notre part, nous nous refusons à accepter, et nous estimons assez le travail de M. Eugène Sue pour nous être cru obligé de justifier notre opinion en réfutant les siennes. Cependant ce système a eu cela de bon que, forçant l'auteur à se couvrir toujours de l'autorité d'un témoignage quelconque, il l'a conduit à produire toutes ces pièces où l'on peut suivre dans les détails les principales affaires du temps. Cela sort, nous l'avons dit, des formes habituelles de l'histoire"

Revenons en à Monsieur de Nantes.
Il appartient à une famille angevine qui a donné deux évêques à Nantes. Le premier, Gabriel, notre "héros" est le moins connu, son successeur et parent (voir ici une généalogie simplifiée des 3 prélats qui se sont succédé à Nantes de 1636 à 1717) est Gilles de la Baume le Blanc, de la compagnie de Jésus, oncle de Louise de la Vallière. Le neveu de Gilles, également de la famille de Beauvau, est le plus connu des trois. Ce second Gilles, doit sa relative notoriété à ses démêlés avec les Jansénistes nantais. Le musée Dobrée  donne à son propos une intéressante notice.
Gabriel de Beauvau est issu d'une branche cadette des comtes de Beauvau, celle des seigneurs de Rivarennes, petite seigneurie proche d'Azay le Rideau. Il semble bien que le jeune Gabriel suive d'abord les traces guerrières de son oncle François, tué à Jarnac, et de son père compagnon d'Henri IV, mais on en sait pas beaucoup plus. Dom Morice dans son histoire de l'église de Bretagne, précise qu'après une carrière militaire, il devint abbé de Turpenay, abbaye tourangelle proche de Rivarennes, célébrée par Balzac dans les comtes drolatiques. Le doyenné de Nîmes est plus mystérieux, on sait par contre que celui qui n'est encore que l'abbé de Beauvau est présent à Toulouse avec la cour en 1632 au moment de l'exécution du duc de Montmorency et qu'il y "tomba malade d'une fièvre continüe si violente , que les médecins en eurent fort mauvaise opinion." La décence de ce blog m'empêche d'en dire plus sur la guérison du jeune abbé. Il suffira de dire que la cure appliquée a pu inspirer Brassens dans une histoire de Gorille. C'est bien sûr l'irrévérencieux Tallemant de Réaux qui compte l'historiette. Il poursuit :
"… C'est un terrible evesque que ce sire là. Quoyque grand jureur, grand desbauché, grand batteur et le plus meschant voisin du monde, le cardinal de Richelieu l'a fait evesque, parce qu'il est son parent et qu'il est de bonne maison. Il a chez luy une fille bastarde, mariée avec tout le mesnage, et il consulte les advocats pour faire légitimer un bastard qu'il a encore.
A Nantes, un jour il poursuivit en calleçon, ses tenailles à la main, un cordelier contre lequel il s'estoit mis en colère, et le poussa jusques dans le marché de Nantes, qui est proche de l'evesché…"
 
(Historiettes tome 1 La Pléiade p 214).
Les sources du XIXe siècle sont plus élogieuses, sans être plus sûres. "Ce fut un prélat remarquable par sa piété et sa vaste érudition" pour l'érudit de la de la Société d'agriculture sciences et arts d'Angers (1854) mais il paraphrase Dom Morice qui lui-même le trouve "…remarquable par sa piété, son amour des pauvres et ses abondantes aumônes". On sait toutefois qu'il eut maille à partir avec les réguliers de son diocèse et qu'il fit ériger en séminaire la maison dite de la "Malvoisine" en 1642 lui donnant un règlement en 1658 (Ange Guépin, Histoire de Nantes). Il ne fit pas de difficultés pour signer le formulaire contre les cinq propositions, mais l'abbé Travers, dans son Histoire des évêques de Nantes laisse entendre qu'il n'y entendait rien. Il paraît que la générosité excessive de notre évêque précipita sa perte. Son frère et héritier, inquiet de sa prodigalité, le fit interdire de la gestion temporelle de l'évêché avant d'obtenir des lettres de cachet pour le faire enfermer dans son propre prieuré de Grammont près de Tours, c'était vers 1666. Forcé de remettre sa démission, il resta enfermé jusqu'à sa mort en 1688. Mystère des lettres de cachet, l'homme un temps bien en cour avait t-il déçu ? Etait t-il temps de laisser la place à l'oncle jésuite de la favorite, alors enceinte d'un futur Amiral de France ? Peut-être faut-il voir dans cette fin la simple manifestation du "danger des gouvernements de bon plaisir", comme l'écrit Guépin, on ne peut cependant s'empêcher de comparer cette disgrâce avec celle de son ancien chef et confrère en prélature l'amiral archevêque de Sourdis dont l'exil doit plus à la cabale qu'à l'incompétence supposée de l'intéressé.

A suivre ….

laValliere.jpg      Louise de la Vallière et son fils Amiral de France

 

Tag(s) : #De l'histoire locale à la grande Histoire