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J'ai une tendresse particulière pour Ursule Mirouët, à cause peut-être de la petite tailleuse de Dai Sijie, plus sûrement par compassion pour la victime de ce "crime caché" qu'est la destruction d'un testament.
La grande perte que vient de subir l'héroïne de son parrain Minoret se double de terreurs nocturnes lorsque le bonhomme vient la visiter en ses rêves, lui lançant des regards suppliants, la laissant en pleurs le matin. L'abbé Chaperon, confesseur de la jeune fille lui conseille alors la lecture de la vie du fameux duc de Montmorency, décapité à Toulouse en 1632. Balzac interrompt alors son récit pour une longue citation du biographe du duc, l'abbé du Cros :

"Le siège de Privas fut remarquable par la perte de quelques personnes de commandement : deux maréchaux de camp y moururent, à savoir le marquis d'Uxelles … et le marquis de Portes, d'une mousquetade à la tête. Le jour qu'il fut tué il devait être fait maréchal de France. (je continue le récit en utilisant le texte de du Cros dont Balzac s'éloigne un peu). Environ le temps de sa mort, le duc de Montmorency, dormant dans sa tente, fut éveillé par une voix semblable à celle du marquis qui lui disait tristement adieu. L'amour qu'il avait pour une personne qui lui était si proche, fit qu'il attribua l'illusion de ce songe à la force de son imagination, et le travail de la nuit qu'il avait passée, selon sa coutume, dans les tranchées, fut cause qu'il se rendormit sans aucune crainte. Mais la même voix qui avait troublé son sommeil l'interrompit encore un coup et le fantôme qu'il n'avait vu qu'en dormant le contraignit de s'éveiller et d'ouïr distinctement les mêmes mots qu'il avait prononcés et qu'il répéta avant que de disparaître. Alors, il se ressouvint qu'un jour qu'ils entendaient discourir le philosophe Pitart sur la séparation de l'âme d'avec le corps, ils s'étaient promis de se dire adieu l'un a l'autre si le premier qui viendrait à mourir en avait la permission et, ne pouvant s'empêcher de craindre la vérité de cet avertissement, il envoya promptement un de ses domestiques au quartier du marquis qui était assez éloigné du sien. Avant que son homme fût de retour, on vint le quérir de la part du roi qui lui fit dire par des personnes propres à le consoler l'infortune qu'il avait appréhendée. Je laisse à disputer aux doctes sur la raison de cet évènement que j'ai plusieurs fois ouï réciter au duc de Montmorency et dont j'ai cru que la merveille et la vérité étaient également dignes de mon histoire "
(S. du Cros, Mémoires d'Henri, dernier duc de Montmorency, Paris 1666, pp. 175-176.)

La communication qu'évoque Balzac entre l'âme du disparu et celle d'un vivant est inspirée des théories formulées dans Louis Lambert quelques années plus tôt. Elle va contribuer dans le cas d'Ursule Mirouët à déjouer les malversations des parents malhonnêtes et contribuer à un dénouement fort romanesque, ce qu'on ne manquera pas de reprocher à l'auteur !

Laissons là Balzac et son héroïne pour évoquer les deux compères du siège de Privas.


Henri de Montmorency, deuxième du nom, est né en 1595, des œuvres d'Henri Ier et de sa seconde épouse Louise de Budos. On a beaucoup jasé sur cette union d'un "grand" avec une représentante de si petite noblesse. Saint-Simon, neveu de la veuve remariée du marquis de Portes (Louise de Crussol épousera en 1634 Charles, marquis de Saint-Simon gouverneur du fort et saline de Peccais près d'Aigues-Mortes et capitaine du château de Chantilly) se fera l'écho des circonstances étranges de ce mariage dans ses Notes sur le duché-pairie de Montmorency. Les Mémoires mentionnent aussi ce mariage ainsi que la première union du père du mémorialiste avec l'une des filles du marquis de Portes :

 "… la cadette belle et agréable au possible, avec une douceur une bonté et des agréments qui ne firent que rehausser sa vertu, et qui la firent aimer de tout le monde. Ce fut elle que mon père choisit…".
Saint-Simon Mémoires I, éd. de la Pléiade p76-77

Antoine-Hercule de Budos, marquis de Portes est un jeune frère de Louise de Budos, il n'a que six ans de plus que son neveu Henri de Montmorency et est élevé à la cour d'Henri IV. A vingt ans, il assiste sa nièce Charlotte-Marguerite lors de son mariage avec le prince de Condé, mariage de complaisance dit-on au bénéfice de ce "vieux barbon" d'Henri IV.
hercule2.jpg  Antoine-Hercule de BUDOS

En 1613, Henri II de Montmorency, titulaire de l'Amirauté de France donne à son oncle la charge de vice-amiral. C'est vers cette époque qu'Antoine-Hercule de Budos remanie son château de Portes situé près d'Alès sur la voie Régordane, il lui donne alors avec une proue spectaculaire unique en Europe, des allures de vaisseau de pierre bien digne de cet amiral des Cévennes.

En juillet 1615, le jeune Henry a vingt ans et est depuis un an le nouveau duc de Montmorency, il va se prendre de querelle avec le duc de Retz, le marquis de Portes va être son témoin comme le marquis de Vitry va être celui d'Henry de Gondi. Redonnons la plume à l'abbé du Cros :

"Le duc de Retz, ayant épousé l'héritiere de Chemilly et depuis s'étant rendu amoureux d'une femme Que le duc de Montmorency avait aimée, souffrait impatiemment la raillerie sur le mot de Restes. En effet, un jour que le duc de Montmorency la voulut continuer, il s'en offensa de telle sorte qu'il envoya le lendemain le marquis de Vitry pour lui faire un appel de sa part. Comme il s'approchait de lui, le duc de Montmorency se douta de son dessein, de sorte que, s'écartant un peu de sa suite, il se mit entre lui et ses gentilshommes pour empêcher qu'ils ne prissent garde à leurs discours. La chose fut conduite avec tant de secret que sa femme n'en eut pas même le soupçon, et la gaîté qui paraissait sur le visage de son mari la fit mettre au lit sans aucune méfiance. Le duc de Montmorency, faisant semblant de vouloir écrire, se retira dans son cabinet et sortit bientôt après sans empêchement. Comme il fut hors du Louvre, il rencontra le marquis de Portes qui le devait servir et tous deux suivis de deux valets de pied furent contraints de sortir par une secrète ouverture qu'il y avait entre l'Arsenal et la Bastille, parce que la porte de Saint-Antoine était fermée. Apres avoir passé le reste de la nuit dans un petit cabaret, ils se rendirent tous quatre sur le lieu. Le combat ne fut pas long parce que le duc de Montmorency, ayant saisi l'épée du duc de Retz, se jeta sur lui et l'ayant porté par terre, leurs amis qui étaient aux prises s'accordèrent pour les aller séparer. Ce qu'il y eut de fort remarquable en ce duel fut la franchise du procédé et la condition des personnes qui le firent"
(S. du Cros, op. cit. pp. 13-14.)

Le duc de Retz, Henri de Gondi, a 25 ans, il est marié depuis 1610 avec Jeanne de Scepeaux, fille du comte de Chemilly et de Beaupreau. Tallemant des Réaux nous informe qu'Henri de Montmorency avait été précédemment  …

"accordé, et mesme marié, mais sans coucher, avec l'héritière de Beaupréau, mais la Reyne-Mère fit rompre le mariage pour luy donner une de ses parentes de la maison des Ursins qu'elle fit venir exprès. Depuis, M. de Retz espousa Mlle de Beaupreau, et M. de Montmorency, au lieu de duc de Retz, l'appela duc de mon reste."
(Historiettes I p 363-364)

Antoine Adam, dans l'édition de la Pléiade des Historiettes ne retient pas le mariage manqué pour cause de cette querelle et voit en Malherbe l'inspirateur de Tallemant :

  "II y dix ou douze jours qu'il y eut doute de quelque brouillerie entre M. de Montmorency et M. de Retz, pour quelque chose qui s'était passé chez MIle de Choisy, mais cela n'éclata point. La reine les fit tout aussitôt embrasser en sa presence. La veritable bpnfxba rfgblg (occasion était) que zbafxrhe qr zbagzbenapl (M. de Montmorency) parlant du qhp qr" ergm ynhblg nccryyr qhp qr erfgr (duc de Retz l'avait appelé duc du Reste), et quelques autres choses sur le même sujet voulant dire qu'il avait eu fba erfgr (son reste)"
Malherbe Œuvres complètes (Ed. L. Lalanne Paris 1862-1869 p. 511

L'historiette de Tallemant ayant été rédigée avant 1659 (année de la mort du duc Henri de Retz) comme le précise une note de l'auteur, Il ne peut avoir connaissance du texte de Du Cros qui semble bien associer lui aussi les fiançailles avortées de  Mlle de Scépeaux et la concurrence des deux ducs dans le cœur de Mlle de Choisy comme causes de leur duel. Mais qui est donc cette demoiselle de Choisy ? Louis Monmerqué, spécialiste au XIXe siècle des Mémoires du XVIIe, et Paulin Paris historien de la littérature l'identifient avec une des filles de Jacques de l'Hospital marquis de Choisy, ce qui en ferait fort opportunément une parente de Nicolas de l'Hospital, marquis puis duc de Vitry, le propre témoin du duc de Retz. Ajoutons pour la grande histoire, que ce personnage sera deux ans plus tard le capitaine des gardes du corps du jeune Louis XIII, et qu'il devra sa fortune et un titre de duc à l'arrestation très vite suivie de l'assassinat de Concini. Lorsqu'il fut question de remplacer le maréchal d'Ancre près du roi, certains se tournèrent alors vers Vitry : "le meurtrier de Concini semblait tout désigné, mais il n'était qu'un soudard plein de prétention et de commerce peu agréable" (Louis Chevallier – Louis XIII Fayard 1979)

Le journal d'Arnaud d'Andilly est un peu plus précis sur les causes immédiates de la dispute et les circonstances du duel :

"Combat de MM. de Montmorency et de Portes contre MM. de Retz et de Vitry. Leur querelle fut pour une écharpe chez la Choisy. Paroles: accoutumé d'avoir mon reste. M. de Vitry fit l'appel le samedi soir. Le dimanche matin, M. de Montmorency va si matin que le portier ne veut ouvrir la porte. II quitte ses chevaux, passe l'eau à pied et à gué. M. de Montmorency tirant une estocade à M. de Retz, M. de Retz pare si fort que l'epee de M. de Montmorency lui tombe. En même temps, il saisit de la main gauche l'epee de M. de Retz, et se jette sur lui et le passe par terre. Ainsi, M. de Retz étant dessous et M. de Montmorency n'ayant point d'épée, comme ils virent qu'ils ne pouvaient que faire l'un à 1'autre, ils s'accordèrent et furent séparer les seconds qui étaient aux prises. Puis, M. de Retz baille son cheval à M. de Montmorency et monte en trousse, et ainsi vinrent déjeuner à l'hôtel de Montmorency et dîner à l'hôtel de Retz"
 : A. et E. Halphen. Journal inédit d'Arnauld d'Andilly, 3 vol., Paris, 1857-1891, t. I (1614• 1620), pp. 95-96 (août 1615).

La lecture des Mémoires de Pontchartrain confirme les "amourettes" concurrentes mais évoque aussi les manipulations de quelques fauteurs de troubles.

"Le premier jour du mois d'aout 1615, il se passa un combat qui mérite d'être su. Il y avait (dé)ja temps qu'il y avait quelques riottes entre M. de Montmorency et M. Ie Duc de Retz à cause de quelques amourettes. Sur ce que la reine avait été avertie qu'ils étaient pour en venir aux mains, elle les avait fait embrasser. Mais comme il y a des gens à la cour qui sont toujours désireux de nouveautés et qui sont bien aises de voir quelques désordres, l'on fait des rapports au désavantage de l'un ou de l'autre. Enfin. M. de Retz persuade qu'il y allait de son honneur, fait appeler M. de Montmorency par M. de Vitry. Led. sieur de Montmorency se trouva avec beaucoup de peine au lieu assigné et mène avec lui le sieur de Portes, son oncle. Ils se trouvent sur le champ deux contre deux, mettent pourpoint bas. l'épee seule. Le bonheur voulut qu'ils se colettent tous et se mettent par terre, sans se blesser autrement. Ils s'éclaircissent des faits, s'accordent sur-le-champ à la confusion de ceux qui avaient tramé cette division, se promettent amitié, s'en retournent dîner ensemble chez M. de Montmorency et le soir souper chez M. de Retz, et ainsi se passa ce combat."
Pontchartrain. Memoires concernant les affaires de France sous la régence de Marie de Médicis, ed. Michaud et Poujoulat, Paris. 1837, p. 345.


Ainsi finit cette histoire qui concerna comme le dit Du Cros, des personnes de bonnes conditions, deux ducs et deux marquis dont l'un ne dut qu'à une "mousquetade dans le front" (Le Mercure François tome XV 1629) de n'être pas maréchal de France ;  et l'autre son titre de duc à être le bras armé d'un coup d'Etat.

A lire en complément sur cette curieuse affaire :
Emile Boutin et Véronique Mathot : "Comment le duc de Retz devint le duc du Reste" Bulletin de la Société des Historiens du Pays de Retz 2004.
Sur la famille du marquis de Portes, l'ouvrage remarquablement documenté de Jean-Bernard Elzière :
"Histoire des Budos" Ed. Renaissance du château de Portes 1978.

 

 

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