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Défaut de relecture plutôt qu'ignorance, un petit ouvrage récent consacré à l'histoire du Pays de Retz au Moyen-Âge évoque la "commande" pour définir le système de possession des abbayes à l'époque moderne. La confusion si elle choque l'historien ne scandalisera pas le néophyte contemporain habitué à bien d'autres transgressions orthographiques.
Un érudit du siècle avant-dernier, concluant une monographie consacrée à l'histoire de fondations religieuses bourguignonnes, propose une utile digression sur ce phénomène funeste aux communautés religieuses, je la propose ici.
Il cite en note une intéressante variation de vocabulaire qui tend à assimiler les commendataires à des dévoreurs (comedere = manger) de bénéfices :

"Un malin petit livre intitulé l'Abbé commendataire, et imprimé à Cologne en 1673 par le sieur Des-Bois, docteur en droit civil et canonique, disant que la mauvaise conduite des abbés commendataires a fait qu'on les a considérés plutôt comme des dissipateurs que comme des économes, et (jouant sur le mot latin comedere) comme des abbés comèdataires plutôt que comme des commendataires."
 
 
De l'établissement des abbés commendataires
 
Extrait de l'Histoire des principales fondations religieuses du baillage de la Montagne, plus particulièrement l'histoire de l'abbaye d'Oigny (jadis Ogny) dont les Bouthillier de Chavigny cousins de Armand-Jean Bouthillier de Rancé, sont les abbés commendataires au XVIIe siècle. Notons cependant que le futur réformateur de la trappe en fut d'abord l'abbé commendataire avant de prendre l'habit cistercien en 1663 et qu'un Jean Bouthillier (1) , abbé commendataire d'Oigny fut chargé en 1647 de négocier la réforme de cette abbaye des chanoines réguliers de Saint Augustin en l'associant aux Génovéfains de Châtillon.
 
"L'établissement des abbés commendataires avait porté un coup funeste à l'abbaye d'Ogny comme à toutes autres communautés religieuses, en y introduisant, avec le faste et les allures mondaines, une administration des plus relâchées, et par conséquent des causes directes de ruine matérielle et de décadence morale. Hélas! tout s'altère à la longue entre les mains des hommes et fausse sa destination. Ainsi, les commendataires étaient, dans l'origine, de simples visiteurs aux églises vacantes. Ils recevaient de l'autorité ecclésiastique supérieure en hiérarchie le mandat de veiller à ce que le clergé et le peuple choisissent sans délai le plus digne soit d'un siège épiscopal, soit d'une haute fonction cléricale dans les métropoles. Hanc pbi ecclesiam commendamus : telle était la formule ordinaire donnée aux visiteurs envoyés aux églises vacantes. On apprend par les lettres d'Hincmar, archevêque de Reims, le véritable office de ces visiteurs ou commendataires, ainsi nommés par les églises de Rome et de Milan, tandis que l'église d'Afrique les appelait intercesseurs ou intervenants.
Peu à peu il y eut un ordre inférieur de cette sorte de missi dominici dont le métropolitain s'attribua la direction, et l'on vit des commendes jusque dans les cures et églises de paroisse. Dans certains diocèses, l'évêque eut les annates appelées le déport, et qui consistaient à faire desservir pendant une année une cure ou un simple vicariat, en en percevant le produit. Il va sans dire que ces administrateurs de première et seconde classe visèrent à la perpétuité, et parvinrent à convertir en charge permanente une fonction d'abord essentiellement temporaire. Le nom de bénéfice fut substitué à celui de commende, et les archidiacres des cathédrales en disposèrent à l'envi des métropolitains. C'est surtout dans les monastères que l'abus des commendes devint criant. Les nobles n'auraient pas cru pouvoir soutenir l'éclat de leurs maisons si le revenu des abbayes n'avait été attribué à leurs cadets. D'autre part, les souverains mirent tout en oeuvre pour disposer des charges ecclésiastiques, afin de se faire des créatures sans bourse délier.
Ce n'est pas ainsi que l'entendaient les souverains pontifes. Aussi, frappés de l'abus et de la déconsidération dangereuse qui en pouvait naître Innocent IV en 1253, Clément V en 1306, Benoît XII en 1335, Innocent VI en 1353, abrogèrent-ils les commendes des évêchés. Le pape Clément V, le premier qui ait ouvertement mis les monastères en commende perpétuelle, fut aussi le premier qui révoqua cette disposition. Une maladie sérieuse avait provoqué dans son esprit un sérieux examen des actes de son pontificat, et il avait exprimé hautement son repentir d'avoir cédé aux importunités (sic) de plusieurs prélats, princes et seigneurs, en leur donnant en commende, pour leur vie ou pour un temps, des églises patriarcales, archiépiscopales et épiscopales, et des monastères où la dissipation des biens et des droits causait, avait-il dit, un dommage considérable au temporel et surtout au spirituel. Entre plusieurs désordres qui provenaient des commendes, ce pape signalait comme les principaux : de diminuer le service divin, puisque plusieurs abbés n'assistaient que rarement aux offices ; d'atténuer les secours de la charité et de l'hospitalité monastique, puisqu'on ne songeait plus dans les monastères qu'aux commodités de la vie ; et de laisser tomber en ruine les bâtiments et principalement l'église abbatiale, puisque l'indifférence avait remplacé la ferveur pour le culte (2). Malgré ces foudres lancées contre les commendes et la révocation des provisions, les commendataires renaissaient de leurs cendres, et en 1514, le pape Léon X fulminait ces paroles apostoliques : «Les commendes des monastères, comme l'expérience nous le rend sensible, sont cause que les monastères souffrent de grands dommages tant au spirituel qu'au temporel : car les bâtiment tombent en ruine, en partie par la négligence et le peu de soin des commendataires, et en partie par leur avarice ; le service divin diminue de jour en jour, et l'on donne sujet de murmurer aux personnes du siècle : ce qui fait injure à la dignité du siège apostolique d'où viennent les commendes.
Pour délivrer les monastères de ces maux, nous voulons et nous ordonnons que, lorsqu'ils vaqueront par la mort des abbés qui en avaient la conduite, on ne les puisse en aucune manière donner en commende à qui que ce soit ; mais que l'on en pourvoie une personne capable, selon la constitution d'Alexandre III, afin qu'ils soient gouvernés par des abbés qui aient tout le mérite que demande cette charge, si ce n'est que pour conserver l'autorité du siège apostolique et pour prévenir la malice de ceux qui la combattent, nous ne jugeassions, selon les temps, qu'il fût plus à propos d'en disposer autrement avec le conseil de nos frères. »
Le concordat entre Léon X et François 1er avait, entre autres buts, celui de prévenir le désordre que signalait si énergiquement le saint-père. D'après ce concordat, le roi ne pouvait nommer aux abbayes ou aux prieurés que des religieux de même ordre, ayant au moins 23 ans. Si ces conditions n'étaient pas observées, le pape s'interdisait le pouvoir d'accorder les provisions au prétendu titulaire.
Rien ne fut plus mal observé que ce concordat par les successeurs de Léon X et de François 1er : les commendes recommencèrent leur funeste tendance ; et il faut avouer qu'elle avaient une couleur si précieuse pour pallier la curée des bénéfices, que la société ne pouvait plus se retenir sur cette fatale pente. Rois et courtisans s'y abandonnaient avec d'autant plus de mollesse et de nonchalance, que le relâchement des moeurs aidait à l'irrévérence des canons, quoique sanctionnés par un traité formel de la cour de France. On inventa un biais tout à fait machiavélique consistant à dire que, si' l'on ne pouvait en réalité posséder qu'un seul  bénéfice comme titulaire, on pouvait bien en posséder plusieurs autres en simple commende ou mandat de régir (3), de même que, dans nos lois civiles, on peut être investi de plusieurs mandats dans le même temps. C'était bien une véritable imposture contre Dieu et les hommes ; mais les désordres ne viennent-ils pas de ce qu'on se paie facilement d'une formule plutôt que d'une réalité sincère qui n'accommode ni l'ambition ni les goûts ?
Le mal était si invétéré et si irrémédiable, qu'en 1551 les députés de la noblesse se plaignaient à Louis XII que l'on ne recevait plus une abbaye comme un office, mais seulement comme une ferme pour en tirer le revenu (4). Le souverain pontife Pie IV déclarait, en 1633, «que les commendes jetaient dans un pitoyable dérèglement tout le bel ordre de Cîteaux, et qu'il n'y avait pas de remède qui le pût rétablir. » Il m'a semblé que plusieurs esprits prennent trop facilement le change et n'ont pas d'idée parfaitement saine sur le sens du mot commende : c'est pour cela que j'ai voulu terminer mon esquisse de l'abbaye d'Ogny par une digression que je crois utile non seulement à l'histoire de cette abbaye, mais de beaucoup d'autres qui ont été pareillement régies par les abbés commendataires. Il me suffit que, parmi mes lecteurs, un petit nombre m'en sachent gré."
 
                                                                                                                                          Mignard (1864)

 
 (1)  En 1647, Rancé a 21 ans, il est depuis l'âge de 11 ans, abbé commendataire de Saint Symphorien de Beauvais (bénédictins) de la Trappe (Cisterciens) et de Notre-Dame du Val près de Bayeux (Chanoines de Saint Augustin).  Se pourrait-il qu'il soit aussi abbé commendataire d'Oigny également de l'ordre des Augustins ?
  (2) Par exemple, était-il mentionné à la suite de cette plainte, les commendataires faisaient boucher les fenêtres pour s'exempter d'y mettre et d'y entretenir des vitres : ce qui a donné lieu à cette manière de dire: C'est une vitre d'abbé.
  (3) On prétendait se baser sur les principes du pape Léon IV, lequel vers l'an 844, déclarait que l'on ne pouvait tenir deux églises en titre, mais que l'on en pouvait avoir une en titre et tenir l'autre en commende.
  (4) Un malin petit livre intitulé l'Abbé commendataire, et imprimé à Cologne en 1673 par le sieur Des-Bois, docteur en droit civil et canonique, disait que la mauvaise conduite des abbés commendataires a fait qu'on les a considérés plutôt comme des dissipateurs que comme des économes, et (jouant sur le mot latin comedere) comme des abbés comédataires plutôt que comme des commendataires.
 
Texte repris dans "Les Cahiers du Châtillonnais" publication de l'Association des amis du Châtillonnais



100-1643-r1.jpg                  Salle capitulaire de l'abbaye d'Oigny

Tag(s) : #De l'histoire locale à la grande Histoire