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Jean Herbette, premier ambassadeur de France en Union Soviétique

          L'enfant qui partageait ses jeux avec "l'ancêtre" Schoelcher a grandi. Les jours heureux dans la villa de la Noëveillard se sont brutalement interrompus avec la perte d'une mère aimée, il n'a que sept ans. Son père Louis, conseiller d'Etat est alors directeur de l'administration pénitentiaire et comble par le travail (il va consacrer dix ans de sa vie à l'humanisation des prisons) le vide laissé par l'absente. Louis Herbette, avocat et journaliste sous l'Empire, a trempé ses convictions républicaines dans les prisons de Napoléon III, publiciste et fondateur de journaux sous la république de Thiers, il quitte la presse pour l'administration qui a tant besoin, dans ces années où la France hésite entre les régimes, de convictions républicaines.
          La carrière de Jean Herbette présente des ressemblances avec celle de son père. Après des études scientifiques (une thèse en 1906 consacrée aux minéraux : "Contribution à l'étude de l'isomorphisme"), il s'oriente vers le journalisme dans la presse radicale et anti-cléricale : le Siècle et l'Action quotidienne. A partir de 1910, il rédige dans ce dernier journal "la semaine extérieure", supplément hebdomadaire consacré à la politique internationale et diplomatique. Un séjour à Berlin où son oncle Jules était ambassadeur (1886-1896) lui avait révélé les subtilités des "affaires extérieures", il en fera la principale orientation de sa carrière. Collaborateur de La politique étrangère journal fondé par Poincaré en 1912, il évolue rapidement vers la droite de l'échiquier politique en quittant en 1913 les journaux radicaux pour le prestigieux Echo de Paris nationaliste et catholique. Albert de Mun (1) et Maurice Barrès sont alors les deux plus prestigieuses plumes de ce journal dans lequel Jean Herbette écrit jusqu'en 1917. De cette date à 1924, il devient le collaborateur du journal le plus influent de France : Le Temps et s'affirme comme un des meilleurs connaisseurs de la situation internationale. L'avis de celui qui devient au début des années 20 le responsable du service de politique étrangère du grand quotidien compte alors pour nombre d'hommes politiques dont les noms se retrouvent dans son carnet d'adresses. L'anti-germanisme d'Herbette va l'amener à réfléchir sur les relations que la France devrait, à son avis, établir avec le régime des Soviets. 
           Développant longuement cette idée, il va la personnifier en devenant en 1924, le premier ambassadeur de France après la reconnaissance de l'Union Soviétique par la République. L'accès au poste d'ambassadeur est très rare pour un journaliste, cela lui vaudra de nombreuses inimitiés dans le milieu diplomatique. Enthousiaste pour sa nouvelle fonction, Jean Herbette évoluera lors de ses années moscovites, d'un à priori bienveillant sinon sympathique à une hostilité que peut expliquer l'activisme de l'Internationale communiste en France et la montée de l'épuration Stalinienne. 
            L'évolution de la pensée d'Herbette lors de sa seconde mission diplomatique à Madrid de 1931 à  1937 ne trouve pas les mêmes excuses. Très favorable lors de sa nomination au gouvernement républicain, il montre lors de la guerre d'Espagne une préférence très marquée pour le futur vainqueur Franco. Cette attitude qui se donne l'alibi de la Realpolitik est également peu diplomatique, alors que la France qui vit à l'heure du Front Populaire hésite dans son soutien aux républicains espagnols, elle lui vaut une quasi destitution en 1937.
             La biographie que Yves Denechère a consacrée à Jean Herbette n'en fait pas un homme sympathique. Elle illustre les dérives d'un pragmatisme politique, si adulé de nos jours, mais poussé chez lui "jusqu'à la compromission".

              Le texte présenté ici témoigne des débuts de Jean Herbette dans la fonction d'ambassadeur, il s'agit d'une lettre adressée de Moscou à Aristide Briand.
             La France du Cartel des Gauches vient de reconnaître la Russie soviétique (octobre 1924), à cette occasion le journaliste du Temps à qui cette reconnaissance doit beaucoup se voit proposé par le Radical Edouard Herriot, président du Conseil et ministre des affaires étrangères, l'ambassade de Moscou, la France est officiellement absente de Russie depuis la chute de l'empire du tsar. Jean Herbette arrive à Moscou en janvier 1925. Malgré l'éloignement, l'ancien journaliste se tient informé de la politique européenne dominée par les relations de la France et de l'Angleterre avec l'Allemagne. Herriot vient de déléguer son prédécesseur aux Affaires étrangères, Aristide Briand, à Genève où siège la Société des Nations.
             Jean Herbette adresse sa lettre au délégué de la France à l'assemblée générale de la SDN. Ce qu'il ignore, c'est qu'un mois plus tard, la constitution du  gouvernement Painlevé qui succèdera à celui d'Herriot (le 17 avril 1925) permettra à Aristide Briand de retrouver son ministère de prédilection, les affaires étrangères, où il deviendra l'interlocuteur officiel de l'ambassadeur.
              En signant en 1922, en marge de la conférence de Gènes, le traité de Rapallo, l'Allemagne et la Russie soviétique ont établi des relations commerciales et militaires mais les alliés ignorent le contenu précis de cet accord. Herbette ne croit pas ou ne veut pas croire à cette entente, ce serait admettre que les russes qui le nient lui mentent. Il dresse un portrait en demi teinte du régime bolchevique, non pas expression d'un communisme d'Etat mais nécessaire compromis de gouvernement d'un peuple de 120 millions d'hommes.
              Le ministère Briand ne sera pas l'occasion d'un rapprochement conséquent avec la Russie soviétique que semble souhaiter Herbette en suggérant pour elle une place d'observateur à l'assemblée de Genève. Les accords de Locarno entre l'Allemagne et ses voisins européens (octobre 1925) monopolisent trop l'activité diplomatique. Le pacte franco-soviétique interviendra en 1935, après la mort de Briand et alors qu'Herbette aura quitté Moscou, il suivra de près l'entrée de la Russie à la SDN, mais il sera de bien moindre conséquence que le pacte germano-soviétique de 1939, contemporain de l'exclusion des soviétiques de la SDN.

Cette lettre, issue des archives d'Aristide Briand, a été publiée par Georges Suarez dans le tome VI de sa biographie consacrée à Briand (Plon 1941)
A lire : Yves Denechère, JEAN HERBETTE Journaliste et ambassadeur Ed. Peter Lang SA 2003

(1) Père de Fernand de Mun maire de Pornic pendant la Seconde guerre mondiale, Albert de Mun député et académicien français est l'inspirateur du Christianisme social, co-fondateur de l'Action libérale populaire et partisan du ralliement des catholiques à la République. Farouche défenseur de la foi catholique, il préface en 1904, l'ouvrage de Henri Bernard, La Ligue de l'enseignement: histoire d'une conspiration maçonnique à Montréal, ouvrage paru au Canada et partiellement dirigé contre Louis Herbette, père de son futur collaborateur accusé de vouloir exporter au Canada français les préférences laïques de la République.


Ambassade de la République française près Union des Républiques socialistes soviétiques.
Moscou, le 26 mars 1925.
Confidentielle.

Monsieur le Président,
Les Journaux m'ont permis de suivre, mais de bien loin, la tâche singulièrement difficile que vous avez accomplie à Genève. J'aurais quelque chose à vous raconter dans un instant, comme au représentant de la France dans le Conseil de la Société des Nations. Mais auparavant, il faut que je vous dise un peu ce que j'observe ici. Sans quoi, ma lettre ne serait pas seulement confidentielle : elle serait aussi inintelligible, ce qui paraîtrait assurément exagéré.
Pour avoir vécu deux mois et demi à Moscou, je n'ai pas la prétention de connaître à fond la Russie nouvelle. Mais il me semble apercevoir ceci :
Les pays qui formaient l'ancienne Russie et que Moscou gouverne actuellement ressemblent à une immense forêt sur laquelle un terrible orage aurait passé. Les arbres sont découronnés, - couronne n'étant pas toujours synonyme de tête. Des branches vivantes ont été cassées comme le bois mort. Tous les troncs frêles ou pourris ont été brisés. De loin, pendant des années, cette forêt dévastée a produit l'effet d'un cimetière. Mais vous rappelez-vous, monsieur le Président, nos petits cimetières de campagne au printemps le long de la Loire ? La nature y reprend son éternelle jeunesse, et la vie triomphe de la mort. La forêt russe reprend de même. Partout, des pousses nouvelles crèvent l'écorce des générations décapitées. Les rues de Moscou grouillent d'enfants. Je les regarde jouer dans la neige, ou bien au bord des ruisseaux que la glace laisse couler maintenant en fondant sous le ciel bleu. Ils sont vigoureux. Ils parlent fort. Le dimanche, on les fait défiler par troupes, en chantant, derrière des drapeaux rouges qui sont ici le symbole du gouvernement et non plus de l'émeute, le symbole de l'ordre et de la discipline rigoureuse et exubérante à la fois. Ces enfants-là n'ont jamais connu le tsar. Ils se voient gouvernés par des hommes de vingt-cinq ou de trente ans, qui étaient des gamins eux-mêmes quand la guerre a éclaté en 1914. Un peuple nouveau et dru commence à lever, comme les blés en avril - des blés pleins de coquelicots.
Ce peuple, il lui faudra sa place au soleil. On parle d'impérialisme bolcheviste? Quelle absurdité ! Nous sommes devant une poussée irrésistible de la nature, et c'est sous un gouvernement internationaliste que cette poussée a encore le plus de chances de se frayer pacifiquement son chemin.
C'est facile à comprendre. Vous qui avez étudié ces questions sociales bien avant moi et bien plus profondément que moi, monsieur le Président, vous le devinez avant que j'aie le temps de l'écrire : le régime actuel de la Russie n'est point - ses chefs eux-mêmes le disent à qui veut l'entendre - la réalisation du communisme ; il n'est point la formule définitive que ses promoteurs rêveraient d'étendre à toute la terre ; il est, eux-mêmes le proclament, une forme de transition qui, comportant le capitalisme d'État et non pas la suppression du capital, la lutte contre des difficultés primitives et non pas le perfectionnement illimité de la production, le renforcement de l'autorité publique et non pas son évanouissement dans le bien-être général, ne constitue encore, aux yeux mêmes de ceux qui dirigent l'expérience, qu'une laborieuse étape vers un idéal lointain. Alors, tout naturellement, les dirigeants de ce régime ont dû se partager les besognes. Certains d'entre eux continuent à ne préparer que la Révolution universelle. Ils prêchent aux autres nations la doctrine de la troisième Internationale. Mais leurs camarades, pendant ce temps, ont à administrer un pays de quelque 120 millions d'âmes. Administrer, au nom de quelque idéal qu'on s'y emploie, c'est un travail qui exige toujours une adaptation aux réalités. Administrer une région déterminée du globe, sous quelque drapeau que ce soit, c'est une opération qui est toujours conditionnée par les mêmes nécessités géographiques, climatériques, économiques et militaires. Ainsi se fait immanquablement - la différenciation des fonctions amenant la différenciation des organes - une distinction entre la troisième Internationale et le gouvernement soviétique. Le gouvernement ne peut pas se lancer dans des aventures folles pour faire du prosélytisme à l'étranger. L'internationale elle-même n'y aurait pas intérêt. Mais le gouvernement lui-même, attelé qu'il est à la formidable tâche de reconstituer cet immense pays, se souvient volontiers que sa doctrine politique est internationale, parce qu'une doctrine internationale permet de résoudre des problèmes intérieurs (autonomie des nationalités allogènes) et d'ajourner des problèmes extérieurs (revendications territoriales contre des États voisins). Si bien que le régime « bolcheviste », loin de surexciter un impérialisme forcené, est probablement le seul régime russe qui puisse, à l'heure actuelle, être assez fort pour éviter la guerre civile et en même temps assez patient pour éviter la guerre européenne.  .
Pour changer de régime, il faudrait passer par une nouvelle période de crises, avec massacres et dévastations. Le pays n'en veut pas. La forêt qui repousse ne veut pas être saccagée une fois de plus. Je ne dis pas que les arbres, entre eux, ne gémissent pas sur la dureté des temps. Les impôts sont lourds. Les marchandises sont chères. La dernière récolte n'a pas été abondante. On craint que la prochaine ne soit encore plus médiocre. Les grandes entreprises d'État sont onéreuses. On manque d'outillage, de crédit, de fonds de roulement. Mais qu'est-ce que tout cela auprès de ce qu'on a traversé victorieusement ? Et après quelle révolution les chances des contre-révolutionnaires, si grandes qu'elles aient été, n'ont-elles pas été trop petites pour compenser leurs maladresses ?
Mais admettez, monsieur le Président, que l'on regarde le régime actuel comme un simple accident passager. Admettez qu'on croie déjà discerner - cela se voit apparemment mieux de loin que de près - la forme du régime qui lui succédera. En quoi ce changement supprimerait-il le problème essentiel : le problème qui consisté à savoir comment ce peuple, qui renaît en masse, qui occupe un territoire quasiment inaccessible, qui longe toute la hauteur du continent européen, qui borde toute l'Asie en fermentation, qui dispose de ressources inexploitées et indéfinies, - comment ce peuple gigantesque se refera une place parmi les principaux États du monde ?
Est-ce avec nous, pacifiquement, qu'il reprendra son rang ?
Est-ce contre nous, par la force, qu'il essaiera de bousculer les frontières de l'Europe orientale, ouvrant la brèche par où passerait la revanche des nationalistes allemands ? Voilà la question dont, dépendent peut-être la paix de toute l'Europe et tout l'avenir de notre pays, qu'une nouvelle saignée épuiserait.
On dit : l'alliance russo-allemande est faite, ou bien elle est inévitable. Qu'elle soit faite, je n'ai pas le droit de le croire ; le contraire m'a été affirmé dans des conditions telles que je ne vois pas pourquoi l'on aurait voulu me tromper; et d'ailleurs je ne vois pas non plus l'avantage que la Russie trouverait à se lier d'avance. Que l'alliance russo-allemande soit inévitable, je le crois encore moins. Quand un pacte a pour résultat que des millions d'hommes devront se faire trouer la peau, il y a toujours quelque moyen d'empêcher qu'il se noue ou bien qu'il s'exécute.
Seulement, pour que la Russie et l'Allemagne ne s'unissent pas dans une combinaison explosive, encore faut-il que les Russes guérissent de la fièvre obsidionale où dix ans de guerre, de révolution, de blocus militaire social et économique les ont plongés. Or, on les entretient dans cette fièvre obsidionale, si l'on agite continuellement devant eux je ne sais quels projets de coalition entre États limitrophes. Une propagande perfide exploite ici tous ces projets. On répète aux Russes que l'Angleterre désapprouve l'union des États baltiques, qu'elle se désintéresse de la Pologne, qu'elle ne s'occupe pas de la Roumanie, et que la France, au contraire, travaille perpétuellement à encercler le pays des Soviets. Cette muraille d'encerclement n'effraye d'ailleurs pas les Russes, surtout quand on leur affirme qu'aucun Anglais n'est derrière. Ils ne pensent alors qu'à s'unir aux Allemands pour la renverser.
J'arrive ainsi à ce que je voulais vous raconter, monsieur le Président. Le gouvernement soviétique, tout en refusant d'adhérer à la Société des Nations, s'intéresse cependant à ce qui se fait à Genève. Si on l'y invitait, il enverrait volontiers un observateur à la session de septembre prochain. II choisirait un homme important qui pourrait figurer dans la salle de l'Assemblée et même s'asseoir à la table du Conseil, tout en n'étant toujours qu'un observateur qui n'engagerait point son gouvernement . La chose peut-elle se faire ? Je ne suis nullement en état d'en juger, comme vous le pensez bien. Je vous en parle confidentiellement, parce que je comprends, ici, bien plus facilement qu'ailleurs, la nécessité de "débloquer" la Russie, de créer un terrain de collaboration entre elle et nous, et de sauvegarder ainsi, non seulement l'existence de ses voisins, mais encore la paix de tout le continent et la vie d'innombrables Français. Je tâche de jouer mon modeste rôle de vigie, grimpée en haut d'un mât assez exposé au vent. Je vois un écueil. J'entrevois un chenal. Je n'ai qu'à laisser le reste aux hommes qui savent tenir le gouvernail.
Pardonnez-moi, monsieur le Président, cette interminable lettre que je vous écris la nuit, dans le silence de ma petite maison. Ayez la bonté, je vous prie, de la conserver pour vous seul et veuillez me croire votre respectueusement dévoué.
                                                                                                                                     Jean HERBETTE.
 

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                                                                   Jean HERBETTE en 1924

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