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Dans cette seconde partie, Anna Lampérière décrit un Schoelcher dont la rigidité militante s'accorde mal aux réalités historiques et à la contradiction. Elle évoque Pornic où le vieil homme partage son temps entre la relecture sélective de l'histoire et les parties de "cheval" avec sa fille et les enfants Herbette.
A l'annonce de la mort de Schoelcher, le pornicais Jean Herbette, futur ambassadeur de France à Moscou et Madrid, alors âgé de quinze ans a beaucoup de chagrin, il écrit à sa grand-mère : "Il me semblait qu'il n'aurait plus à mourir, ayant vécu si longtemps. J'aurai bien de la peine à m'habituer à ne plus le voir, lui que j'ai vu depuis ma première enfance" (cité par Yves Denéchère, "Jean Herbette, journaliste et ambassadeur"- Peter Lang 2003). 

A suivre :     Schoelcher le politique, Napoléon et Boulanger

Victor Schoelcher
Souvenirs
Journal "Le Temps" du 6 janvier 1894

"Tel il était là, tel il était en tout, ayant des partis pris étranges qui faisaient d'ailleurs bon ménage dans son esprit avec son souci de la justice. Préparant avec lui son volume sur Toussaint Louverture (1), je me trouvai maintes fois face à face avec cette inconscience naïve et résolue ; un exemple entre cent : les historiens étaient unanimes à relater un manque de foi de Toussaint et un massacre dont toute la responsabilité remontait au célèbre nègre : Schoelcher me déclara sa volonté de ne pas en parler du tout.
Pourtant, lui dis-je, c'est la vérité, c'est l'histoire …
Evidemment, me répondit-il, mais tels et tels auteurs ont été volontairement partisans contre lui, moi, je suis volontairement partial pour lui.
Ainsi fut fait. Ce long ouvrage, d'une rare patiente, fut un plaidoyer, non une œuvre d'historien, dont l'auteur, l'homme de bronze, le caractère factice était débordé par l'homme de passion et de parti pris.
Il en advint de même envers plus d'un parmi ceux qui lui furent dévoués et qui l'aimèrent le mieux. Il s'irritait comme un enfant de la contradiction et de la résistance, et il n'hésitait pas à mettre en interdit, à maltraiter durement, même, ceux de qui la conscience s'élevait contre son opinion. Plus d'un homme de couleur, par exemple, de la Martinique, à la Guadeloupe, à la Guyane, nommé représentant et venu à Paris avec la foi, la vénération, l'amour de "Moussié Chéché", s'attira sa haine en osant soutenir contre lui un avis différent du sien, et la haine de Schoelcher était cruelle autant que son amitié était ardente : le pauvre Marius Hurard (2) en sut quelque chose, d'assez cruel.
Mais, une fois connue et acceptée cette anomalie plutôt intéressante, quelle personnalité attachante, exquise, était celle de Schoelcher ! Il était adorablement bon, d'une bonté d'enfant, et il avait des délicatesses de femme, des grâces d'esprit qui faisaient de lui le plus désirable des amis.
Il me souvient en particulier de l'année 1887, cette année pendant laquelle la préparation de Toussaint Louverture l'occupa à peu près exclusivement ; elle amena une fréquence de rapports, une communauté de travail, presque de vie, où ce vieillard de quatre vingt quatre ans était d'une activité à faire honte à la mienne. Schoelcher avait le travail lent et difficile ; il y mettait une énergie, une volonté, une âpreté qui ferait rougir bien des jeunes. Il dormait peu ; il se couchait à trois heures du matin, souvent plus tard ; il se levait à huit heures, parfois même à sept : à neuf heures il était à la besogne, peinant, …. dans son "négligé" d'intérieur si pittoresque et toujours irréprochable.
Il prenait son repas vers onze heures, et de midi à trois heures il travaillait ; le Sénat l'occupait alors jusqu'à l'heure du dîner, qu'il prenait assez souvent chez des amis, rentrant chez lui vers dix heures pour se remettre à ses notes. Entre temps, s'il sentait un peu de fatigue, il s'endormait pour dix minutes, un quart d'heure – de préférence, s'il y avait un tapis à portée, il s'étendait par terre, ou bien à défaut de tapis, sur des chaises rapprochées l'une de l'autre. Que de surprises, d'inquiétudes même il causa par cette manière de faire chez ceux qui n'en étaient pas prévenus !
Il consacrait ainsi une somme considérable d'heures aux travaux qu'il entreprenait ; cette production lente et régulière ne le fatiguait pas ; il ignorait l'épuisement cérébral causé par la production abondante, rapide et bien en forme ; aussi il se dépitait de voir des gens écrivant si vite écrire relativement, si peu ; il ne les tenait pas quittes  sans blâme. Il ne comprenait pas qu'une telle production continue les eût menés à la folie.

Plus entière encore, quoique plus sereine encore, était son occupation dans la petite maison de Pornic, qu'il avait louée afin de passer la belle saison près de ses amis Herbette. Là, on interrompait le travail à cinq heures pour aller faire un tour de promenade, soit au bord de la mer, soit dans la campagne. Les folles parties que ce "grand-père" fit alors avec ma fillette, avec les enfants Herbette (3), qu'il aimait fort, et qui le lui rendaient bien ! Jamais rien ne fut plus touchant que les jeux du vieillard marchant à quatre pattes, l'enfant sur son dos, et tenant entre les dents la bride que celle-ci lui mettait pour compléter la vraisemblance. Le "cheval" regimbait parfois, et tous deux roulaient à terre avec des rires fous … Il y avait soixante dix huit ans de distance entre eux. Le souvenir en est pour moi inoubliable, tant il y avait de cordialité, de vraie gaieté entre ces deux êtres, également simples et pourtant placés chacun à une extrémité de la vie.
D'autres fois on prenait le chemin de la falaise, et c'était alors de bonnes causeries. Schoelcher, habitué du conservatoire, était un fanatique de la musique de Gluck, et souvent, d'une voix encore étonnement sonore et forte, il entonnait quelque phrase sereine du maître inégalé ; ou bien, un peu fatigué, ses jambes affaiblies demandant un peu d'aide, il s'appuyait sur mon bras en parlant du passé ; de ses souvenirs ; de ses projets aussi.

Il me disait son rêve – l'aura-t-il pu réaliser ? – de laisser par testament sa fortune pour fonder une chose qui n'existe pas encore, un établissement de bains publics ; il en avait fait faire les plans et les devis, et se préoccupait beaucoup de laisser après lui la somme jugée nécessaire par l'architecte. Mais il était un enfant sur les choses d'argent plus encore que sur les autres.
 "Voyez-vous, me disait-il, personne ne sait cela ; Quelquefois Legouvé (4) me dit : "Prenez donc une voiture au lieu d'aller à pied ! Pourquoi faire des économies qui ne serviront qu'à vos héritiers ?" Il ne sait pas mon idée : je ne l'ai dite à personne, il ne faut pas la dire tant que je serai vivant, mais, voyez-vous, je veux faire cette fondation ; je sais qu'elle sera insuffisante, mais cela donnera du moins l'idée et j'espère que l'exemple sera suivi."
                (à suivre)

TL-1.jpg             Toussaint Louverture

(1) Rédigée en partie à Pornic, Toussaint Louverture fut le dernier ouvrage de Schoelcher, publié à Paris en 1889.
(2) Marius Hurard 1848-1902, mulâtre ami de Schoelcher, crée en 1878 le journal Les colonies, organe républicain. Il est député de la Martinique de 1881 à 1893. Une agression contre Hurard  est suivie d'une agitation relatée par Schoelcher : Les Evènements des 18-19 juillet 1881 à Saint-Pierre de la Martinique. Il est mort le 8 mai 1902 lors de l'éruption de la Montagne pelée.
(3) Louis Herbette 1843-1921 avocat, ancien secrétaire des Gauche au Sénat, et ancien préfet de Loire-Inférieure conseiller d'Etat, possédait une maison à Pornic, il était alors directeur de l'Administration pénitentiaire au Ministère de l'Intérieur. Son fils Jean né en 1878 fut ambassadeur à Moscou et Madrid (+1960) un autre fils, François est né en 1885. Schoelcher séjourna à Pornic de 1885 à 1891.
(4) Ernest Legouvé 1807-1903, poète et auteur dramatique, s'occupait de la rubrique littéraire du Temps. Il était, comme son ami Schoelcher dévoué à la cause des droits des femmes.

 

Tag(s) : #De l'histoire locale à la grande Histoire