Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog


Le 5 janvier 1894, Victor Schoelcher est inhumé au cimetière du Père Lachaise. Le lendemain parait, dans le Temps, un long article témoignage rédigé par sa secrétaire, Anna Lempérière. La tonalité du texte n'est pas celle d'un panégyrique et cache mal parfois la tendresse d'une gouvernante pour le vieil homme qui a fait son temps et qu'on écoute plus guère. Schoelcher était d'ailleurs réputé pour ses interminables discours au sénat tout au long desquels l'hémicycle se vidait !
Dans la première partie du texte présentée ici, Anna Lempérière s'attache à nous décrire un personnage "pas assez intellectuel" et auquel échappait "le sens réel des choses". Une intelligence "de cinquième ordre" peut-être puisqu'il le dit, mais une bibliographie impressionnante où "Le vrai Saint Paul, sa vie, sa morale" abordait dès 1879 la question religieuse et où l'abolitionniste écrivait : "C'est en prenant la parole de Saint Paul pour la parole de Dieu que toute la Chrétienté a pensé, et que beaucoup pensent encore, que l'esclavage n'est pas incompatible avec la foi chrétienne…", et où il dénonçait farouchement le mépris de l'apôtre pour les femmes ; Anna Lempérière qui mènera ultérieurement une carrière de journaliste spécialisée dans le rôle social des femmes, aurait du s'en souvenir.

Ce texte, auquel j'ajoute quelques notes à propos de personnages moins connus et parfois oubliés, se veut aussi un clin d'œil à nos amis Martiniquais récemment éprouvés.

A suivre :  Schoelcher l'historien à Pornic
                  Schoelcher le politique, Napoléon et Boulanger


Victor Schoelcher
Souvenirs
Journal "Le Temps" du 6 janvier 1894

"Si jamais vous parlez de moi, mon enfant, dites-le bien haut : je n'ai jamais rien été autre chose qu'un caractère ; je ne suis pas un grand esprit ; je ne suis qu'une intelligence de cinquième ordre et, justement, je serais heureux si ma vie servait à prouver qu'un homme peut être quelqu'un sans posséder une intelligence au-dessus de la moyenne – par la seule intégrité de sa manière d'être, par la dignité de sa vie, qui force le respect de ses concitoyens."
Ainsi parlait Schoelcher, comme eût parlé Channing (1) . C'était la vraie conception qu'il avait de lui-même et l'attitude qu'il avait adoptée, prenant à tâche de la conserver en toute circonstance.
Il s'était, - cela est une caractéristique matérielle – arrêté à une mode de vêtements qui ne varia jamais, dédaigneux de la mode : c'est ainsi qu'on le vit toujours en redingote serrée et boutonnée jusqu'au col, le grand manteau flottant retenu par une agrafe de bronze, le chapeau haut à bords plats, le gant invariablement noir. L'ensemble était très particulier à la fois et très gentleman, ce qu'il recherchait en tout.
Chez lui, il portait une vaste houppelande noire à revers "groseille", un large col rabattu irréprochablement blanc, et pour le jardin un chapeau de feutre noir un peu Louis XIII ; ainsi vêtu, des cheveux courts, les traits accusés, toujours irréprochablement rasé, il rappelait les portraits des vieux maîtres du Nord. Franz Hals (2) l'eût voulu pour modèle. 
Toujours soucieux de la forme, il se surveillait en tout et avait pris des habitudes de délicatesse extrême, qu'il aurait voulu voir adopter par tout le monde ; sa conception démocratique était, en effet, celle-ci : "Tout homme doit s'élever par sa manière d'être, par l'éducation qu'on se donne à soi-même, par les goûts qu'on adopte, par les habitudes qu'on prend, et parvenir ainsi au rang d'homme "bien élevé", familier avec toutes les délicatesses et accessible à toutes les élégances."
Il est vrai que, par une de ces contradictions qui lui étaient fréquentes, il s'irritait de voir un homme du peuple sorti des rangs abandonner les habitudes de sa vie première. Je me souviens d'avoir provoqué ainsi une de ses grandes indignations ; il me parlait d'un de ses collègues, ancien ouvrier, et s'étonnait de le voir vivre fort retiré :
- Hélas ! lui dis-je, il y est bien obligé. Il n'a rien pour vivre que ses indemnités parlementaires et, avec cela, on ne va pas loin !
- On ne va pas loin quand on veut vivre en monsieur : pourquoi n'a-t-il pas conservé ses habitudes d'autrefois ? Il le pouvait et alors il eût été riche avec ses 9.000 francs. Je n'admets pas que, parce qu'un homme a été tiré de l'atelier pour représenter le peuple, il change de vie pour cela. 
Schoelcher a du mourir heureux : il a connu Thivrier  (3)… A la vérité, la blouse n'exclut pas les délicatesses de vie, mais n'est-ce pas beaucoup espérer de la sagesse humaine ?
Un jour, le tant excellent Corbon (4), alors questeur au Sénat, relève lui aussi, une de ces sorties d'"aristocrate" : depuis 1848 ils étaient amis, mais avec une nuance de protection de la part du grand homme, de malice affectueuse de la part du fils du peuple. Corbon n'appelait jamais Schoelcher que "Milord" ; et comme ce jour-là "Milord" frappait l'épaule de Corbon en me disant :
- Voyez, ma fille, c'est un de mes plus vieux amis ; je l'ai connu alors qu'il n'était encore qu'un ouvrier …
Corbon se redressa :
- Comment, qu'un ouvrier ! Quand j'étais un ouvrier, je vous prie. J'ai changé d'occupation mais je ne considère pas que j'aie monté en grade …
Schoelcher l'approuva en riant, sans autrement ressentir son impair. Il n'était pas assez intellectuel pour cela : c'était une de ses forces, car c'était la source de son imperturbable sécurité morale.
Il est vrai qu'il y était confirmé par les hommages des meilleurs parmi les hommes de son temps. Il était d'une telle sincérité, mieux il se trompait, il avait de telles candeurs généreuses et honnêtes, avec de telles dignités de forme, qu'on l'aimait alors même qu'on ne l'approuvait pas. C'est qu'il avait la préoccupation de justifier, surtout envers soi-même, ses opinions, et de les mettre d'accord avec ce qu'il voulait être. J'ai eu entre les mains, - il doit exister encore dans ses papiers – certain cahier relié en velours noir, dont le contenu est bien curieux à cet égard. A coté de pensées formulées en un style lapidaire et précis, - une forme toute nouvelle, un Schoelcher méconnu qui surprit même Henri de Lacretelle (5) , on y trouva une longue discussion avec soi-même pour se prouver, par exemple l'absurdité de la croyance en Dieu ; on reste confondu devant les puérilités adorablement naïves que cet esprit élémentaire  prenait pour des raisons inattaquables ; et dire qu'il songeait sérieusement à écrire un Traité de l'incrédibilité des Evangiles, pour répondre au traité de Wallon (6) ! Cela ne dit-il pas à quel point lui échappait le sens réel des choses ? "
                (à suivre)

schoelcher-3.jpg

 (1) Willian Ellery CHANNING, théologien américain 1780-1842, pasteur à Boston, fervent antiesclavagiste.
 (2) Franz HALS, peintre hollandais  v1580-1666. La biographe de Schoelcher Janine Alexandre-Debray (Perrin 1983) s'inscrit en faux contre l'affirmation d'une ressemblance avec un Franz Hals, elle évoque plutôt Le Gréco et Ingres.
  (3) Christophe Thivrier 1841-1895, ancien ouvrier mineur et maire socialiste (le premier) de Commentry est élu député en 1894 où il se présente dans la blouse bleue des ouvriers bourbonnais. Refusant de la quitter à la demande des huissiers il déclare : "Quand l'abbé Lemire posera sa soutane, quand le général Gallifet quittera son uniforme, je poserai ma blouse d'ouvrier".
  (4) A. Corbon, ancien sculpteur sur bois et maire du XV° arrondissement de Paris, représentant de la Seine à l'Assemblée nationale en 1870, écrivain de l'Atelier avant 1848, a écrit "Le secret du peuple de Paris". Il est mort questeur au Sénat.
  (5) Henri de Lacrételle 1815-1899, député de Saône et Loire poète et écrivain ami de Lamartine, membre de l'Union Républicaine puis Radical.
  (6) Henri Wallon 1812-1904, auteur avant 1848 d'études sur l'esclavage, député de Centre Droit rallié à la République mais clérical il fait oeuvre d'historien sous l'empire écrivant entre autres ouvrages  La vie de Notre Seigneur Jésus Christ (1865) ministre de l'Instruction publique au début de la 3° République. Il est à l'origine des lois constitutionnelles de 1875 et du fameux amendement Wallon. Sénateur inamovible comme Schoelcher en 1875.

Tag(s) : #Vieux papiers et grimoires