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Cadou en Pays de Retz (1)

Une histoire de petit train

René Guy Cadou sur la côte du Pays de Retz, c’est d’abord pour moi une histoire de petit train. Celui qui circule au début du siècle entre Paimbœuf et Pornic et fait son plein de voyageurs au débarcadère de Mindin. Lorsque Gilles, le héros de la Maison d’été (seul roman largement autobiographique - 1946) participe aux battages, son enfance lui revient aux oreilles avec le bruit d’une locomotive :

« Tout d’un coup, au détour d’une charrière, j’ai eu un choc au cœur, un vrai choc qui fait mal et je suis devenu tout blanc. Quel était donc ce bruit qui me rappelait tant de choses ? Je me souviens. C’était à chaque départ de vacances le petit train souffreteux que nous prenions pour aller au bord de la mer. Il passait entre des haies de tamarins, il s’arrêtait à toutes les gares. Un monsieur à casquette dorée allait de wagon en wagon, remuait au passage des chaînes peintes en noir, et laissait sur les petits cartons que nous lui tendions une étoile, une étoile de vide à laquelle on pouvait appliquer l’œil et regarder. La locomotive était comme celle du chemin de fer qu’on m’avait acheté pour jouer le soir sous la lampe. Elle avait des hoquets et des bruits de freins terribles, il fallait lui donner à boire souvent. A une station, le train s’arrêtait dix minutes. Ma mère restait dans le compartiment ; mon père et moi allions jusqu’à la buvette de la gare. La bonne femme qui nous servait s’appelait la mère Rouget et cela me faisait rire. Je buvais quelques gouttes d’un vin blanc à goût de pierre. Au mur, il y avait un portrait de Gambetta. » (1)

Un an plus tard, dans Mon enfance est à tout le monde, René évoque à nouveau :

« Le petit train des baigneurs qui fait halte entre les tamarins et lève le coude dans toutes les gares. Le chauffeur a l’air d’un vieil automobiliste idiot avec de grosses lunettes et sa visière dans le cou. Les wagons sont comme les tronçons d’un ver énorme, qui se raccommodent parmi les pins et les fougères, et dans les sables de la côte : ils n’en finiront jamais de s’unir et ça fait un bruit épouvantable de vitres brisées, de carcasses maigres qui s’entrechoquent. Les fleurs des acacias neigent sur les banquettes. » (2)

Le poète ne manque pas d’exploiter la veine ferroviaire de sa mémoire :

« Te souvient-il de la douceur des petits trains

Dans les pays de bord de mer entre les tamarins

Tu es en voyage avec ton père et tu regardes

Un collège de bœufs qui part en promenade

Tu es dans un bistrot près du mécanicien

A lui rafistoler les lignes de la main

Et tu songes tout bas à ta mer qui brode

Des jeux de lotos ou bien des pagodes »

puis, apostrophant un triste train de banlieue :

« Tu ne peux me mener plus loin que ton ancêtre

qui paissait tristement le long de la banquette. » (3)

Adolescent, à Saint-Michel-Chef-Chef, il se moque gentiment de la cheffesse de gare qui guette les convois avec la lunette de son défunt mari, capitaine au long cours, et, avec d’autres garnements, suiffe les rails du petit train pour le faire désespérément patiner. (4)

(1) René Guy CADOU, La Maison d’été, Le Castor Astral 1990 p.40-41

(2) René Guy Cadou, Mon enfance est à tout le monde, Le Castor Astral 1995 p.126

(3) René Guy CADOU, Trains de vie, recueil Le Diable et son train 1947-48

(4) Christian MONCELET, Vie et passion de René Guy Cadou, BOF éd. 1975