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Le joueur de serpent
« De jolis villages, frais, proprets, hospitaliers, s’échelonnent à l’est et à l’ouest de Pornic sur les rivages de la baie, et ceux-là aussi ont leur population de baigneurs et de buveurs. Moins élégante qu’à Pornic, mais plus originale peut-être, cette foule, apportée par les quatre vents du ciel, s’ébat en liberté sur les longues grèves et grimpe au sommet des rochers, sans trop s’occuper du qu’en dira-t-on. »
Ainsi s’exprime Julie Rousseau de Saint-Aignan en villégiature à la Bernerie dans les années 1860. Écrivain élégant, amie dit-on de Stendhal, et toute aussi libérale que son député de père (pour les Nantais : le boulevard Saint-Aignan), elle se fait appeler Jules d’Herbauges pour les besoins de sa plume et en référence à la ville engloutie dans ce lac de Grandlieu qui baigne les abords du château du député de Louis-Philippe.
Dans les quelques nouvelles où l’on reconnaît la veine de Georges Sand, elle jette un regard attendri et parfois ironique sur les petites gens du pays nantais : pêcheurs de Passay, artisans de Nantes, paysans de Vendée ou du nord de la Loire, aristocrates déchus, d’où émergent des figures de femmes résignées. Des portraits tout aussi « éloignés d’une poésie vague et rêveuse, que d’un réalisme grossier » réalisme dont on sait qu’il emportera à la fin du siècle la littérature élégante et idéaliste, moraliste aussi, inspirée de Lamartine et de la dame de Nohant.
A la Bernerie, Julie va trouver matière à exercer son art du portrait et à appliquer avec talent ses théories sur L’Emploi du paysage en littérature. Avec elle, nous commençons à toucher du doigt ce que recherche ici l’écrivain : une nature éminemment esthétique dans son originalité et les traces d’une humanité toute aussi inédite marquée ici par la résignation.
« D’abord élevée et bastionnée de hautes aiguilles de pierre noire aux arêtes vives et résistantes, la côte s’abaisse insensiblement en approchant du fond de la baie ; des veines rouges, jaunes, verdâtres, trahissent la présence de longs filons de terre dans les masses saillantes qui garnissent le rivage, et les vagues, plus longues, plus lourdes, moins divisées, entament profondément dans les jours de tempêtes ces contreforts qui ne peuvent résister à leur fureur. Puis la côte s’abaisse encore, la falaise, aux couleurs de plus en plus chaudes et variées, aux matériaux de plus en plus friables, vient enfin finir en longues dunes de sable, sur lesquelles les lames apaisées s’étendent avec un murmure étouffé et déposent une couche épaisse du limon qu’elles ont capricieusement enlevé à d’autres rivages. »
Voici pour le tableau dans lequel se meuvent les baigneurs, « gens d’humeur facile et excentrique ». C’est dans la petite église Notre-Dame-de-Bon-Port que Julie, lors de la messe dominicale, rencontre le Joueur de serpent :
« […] les éléments disparates dont se composait l’assistance commençaient à me distraire un peu trop de mes pieuses pensées, lorsque mon attention fut rappelée subitement du côté de l’autel par le son rauque et bruyant que quelques-uns d’entre nous ont entendu dans leur enfance, […] sous les voutes de nos vieilles cathédrales, mais qui, depuis de longues années, en a été généralement banni pour faire place aux accords pleins et purs de l’orgue […] C’était bien un serpent, singulier instrument, […] à la gamme mutilée, dont la note éclate comme à regret […] de manière à ne jamais marquer exactement la mesure et qui soutient toujours à l’unisson la voix des chantres. » Le joueur de serpent est « un grand homme maigre, d’une figure sérieuse jusqu’à la mélancolie, dont les longs traits, les yeux bleus et le front plissé exprimait une préoccupation si profonde, un esprit tellement absorbé dans une pensée dominatrice, que je demeurai en contemplation devant lui, cherchant à deviner quelle était l’idée qui évidemment possédait ainsi toutes ses facultés. »
L’histoire d’Anatole Schaf le musicien dont la musique n’émeut plus, l’étranger amoureux d’une jolie et ingrate Bernérienne est de tous les temps et de tous les lieux.
Julie préfère le petit peuple bernérien aux aristocrates et bourgeois mondains de Pornic qui viennent la visiter et pour qui elle ne peut « éviter la […] corvée de […] faire les honneurs de son pauvre village » les conduisant notamment à la source : «[…]
car chaque localité désireuse d’attirer les étrangers se croit obligée d’ajouter à ses autres attractions celle d’une mare quelconque, susceptible de contenir une quantité suffisante de clous rouillés et de porter le nom de source […] Mes visiteurs furent si enchantés de tout ce que je leur montrai, qu’à l’unanimité ils déclarèrent la Bernerie le plus vilain trou du monde. » Les importuns repartis à la nuit tombée, Julie regagne la grève d’où la mer s’est retirée : « Je m’en allais, ravie d’avoir recouvré ma liberté, faisant jaillir sous mes pieds l’eau des flaques brillantes dans lesquelles je marchais insoucieusement, admirant les mille étincelles qui parsemaient la grève, partout où un rayon de la lune venait frapper le sable, écoutant le mugissement lointain de l’océan et me repaissant de solitude et de calme […] »
Julie de Saint-Aignan dite Jules d’Herbauges (1816-1871)
1866 Le joueur de serpent