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                              Patbdm                                                                               
 
Jeudi 27 avril 2006 4 27 /04 /Avr /2006 21:42

Un nantais du Pays de Retz

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

            Les repas de baptême sont l'occasion au 19ème siècle dans les familles bourgeoises de parler généalogie. On y évoque les grands ancêtres fondateurs de maisons de commerce à défaut de dynastie. En ce jour de février 1828, deux portraits d'armateurs président aux agapes familiales dans l'appartement Verne de la rue Olivier de Clisson où le petit Jules premier né, baptisé le matin en l'église Sainte Croix, ne rêve pas encore des îles jadis abordées par les capitaines au service des ancêtres. L'un des deux portraits est celui d'Alexandre Allotte de la Fuye grand-père de Madame Verne. De sa jeune épouse Geneviève Cormier, morte quelques jours après la naissance du grand-père de l'écrivain, nul portrait ne rappelle le souvenir. C'est pourtant à travers elle que Jules Verne plonge ses racines dans l'histoire nantaise comme dans celle du Pays de Retz.

 

            Geneviève Cormier (ici, l'ascendance de Geneviève Cormier bisaïeule de Jules Verne) voit le jour en 1739 à Bourgneuf. La petite ville se dirige alors doucement vers le déclin commercial où la conduit l'inexorable envasement de la baie qui porte son nom. Le père de Geneviève, Jean Cormier, marchand de la ville jouit de l'autorité que lui confère le titre de commissaire aux classes de la marine. Il représente l'Amirauté de Nantes sur le "quartier de Bourgneuf" (de St Michel Chef-Chef à Machecoul). L'un de ses frères est capitaine de vaisseau, leur père est notaire apostolique et royal, interprète en langues étrangères, ce qui dénote aussi le voyageur. Dans la famille Cormier , plusieurs générations d'hommes de loi se succèdent, sans négliger pour autant la "marchandise", ils sont commerçants ou négociants au XVIIIe , c'est à dire pour l'essentiel armateurs. Ils arment alors pour le cabotage, comme cette "damoiselle Cormier" dont les navires font quelque dizaines de tonneaux, ou pour la grande pêche à la morue verte sur les bancs de Terre-Neuve grande consommatrice du sel de la baie.

 Françoise Coeslier, mère de Geneviève est fille d'un marchand de draps de soie établi à Nantes, sa propre mère descend d'une longue lignée de marchands parmi lesquels des consuls élus par leurs pairs à la tête du commerce nantais.

Il n'est pas question d'évoquer ici tous les ancêtres de Jules Verne originaires de notre région, (l'amateur de généalogie se reportera pour l'essentiel au bulletin N° 19 du Centre généalogique de l'Ouest –1979) il suffira de dire que nombreuses sont les grandes famille de Bourgneuf dans l'ascendance de l'écrivain. Elles représentent pour l'essentiel les professions de "robe". Ses ancêtres sont sénéchaux (juges) ou avocats, sergents, greffiers ou procureurs, et exercent leur office à l'Auditoire de Bourgneuf ou dans les justices seigneuriales environnantes, à Fresnay, Sainte Pazanne, les Moutiers… D'autres président aux revues de la milice de Bourgneuf.

Lors de la Révolution, les cousins de Geneviève Cormier optent, comme la plupart des notables de Bourgneuf, pour la république. Louis Hubin de la Girardière, fils de Marguerite Coeslier, maire de Bourgneuf, le paye de sa vie dans les fossés du château de Machecoul. A l'époque de Jules Verne, leurs descendants affiliés à la loge maçonnique de Bourgneuf, font régner la loi et font toujours des affaires dans la petite cité.

 

"Quand je remonte l'échelle de mes ancêtres, j'y vois des militaires, des magistrats, des marins, des avocats …" confie Jules Verne dans un discours à Amiens en 1891. Homme de l'ouest, se définissant volontiers breton et catholique, l'écrivain, parfois attentif à l'Histoire qui l'a fait, y voit aussi cette mer tant aimée près de laquelle vivaient ses ancêtres du Pays de Retz.

Familles du Pays de Retz : les Lucas-Championnière et la Touche-Limousinière dans l'ascendance de Jules Verne.

           

Le Nautilus en Baie de Bourgneuf

Par deux fois au cours du XIXe siècle, les "chattes", ces curieux bateaux de la Baie de Bourgneuf, sont utilisés pour l'étude ou l'expérimentation d'innovations technologiques dans le domaine maritime. L'amiral Willaumez vient étudier leur fonctionnement si caractéristique (basé sur le déplacement du safran d'une extrémité à l'autre du navire) afin d'en appliquer les particularités à son projet de corvette "amphidrôme". En 1832, c'est encore une chatte qui convoie la curieuse invention de Brutus Villeroi.

 

 

 

 

 

L'homme est un jeune professeur de mathématiques et dessin nantais. L'objet une sorte de fuseau de tôle de 1,10m de diamètre, long de 3,20m, peut-être construit sur la côte du Pays de Retz, certains disent au Collet. L'engin conçu par Villeroi rejoint l'anse de la Claire à Noirmoutier pour des essais de navigation sous-marine. Ceux-ci ont lieu le 12 août devant un grand concours de population. Tout ce que l'île compte de notabilité est présent, le maire, le juge de paix et bien d'autres attestent dans un procès-verbal en bonne et due forme de ce qu'ils ont vu : un "submersion totale qui a duré dix minutes". Le "bateau-poisson" de Brutus Villeroi succède à la "Tortue " de l'américain David Bushnell et à un premier "Nautilus" (appelé d'abord "Nautulus") essayé en 1802 par un autre américain, le mécanicien Robert Fulton devant les mathématiciens Monge et Laplace. Le nantais, qui contrairement à ces deux prédécesseurs précurseurs de l'hélice, emploie encore une paire d'avirons pour propulser son engin, l'essaye une nouvelle fois à Saint-Ouen en 1835 devant une commission officielle peu séduite par le projet. Après une nouvelle tentative, il s'expatrie aux Etats-Unis pour y construire un nouvel engin de dix mètres, puis le "Villeroi Submarin-boat", commandité par les militaires nordistes. Construit à Philadelphie, ce nouveau prototype long de vingt mètres témoigne de la conversion de Villeroi à la propulsion par hélice, comme le montre un document parvenu jusqu'à nous. Le sous-marin de Villeroi disparaît en 1863 au cours d'une tempête au large du cap Hatteras. Notons au passage que cette même année, Jules Verne baptise de ce nom l'un de ses plus célèbres héros ( Les aventures du capitaine Hatteras paraissent en 1864 dans le premier numéro du Magasin d'éducation et de récréation). Quelques années plus tôt (1858), le Musée des familles dans lequel Jules Verne a fait paraître ses premières nouvelles livre cette information : "On vient de découvrir un appareil merveilleux pour se promener au milieu de l'océan … cela s'appelle le "Nautilus" et l'inventeur est un américain Mr Hallett …". C'est donc dans une période particulièrement fertile à l'idée de navigation sous-marine que Jules Verne s'attaque en 1864, à Chantenay, à la rédaction de "20000 lieues sous les mers".  A-t-il alors connaissance des expériences de son compatriote Brutus Villeroi ? Le jeune Jules Verne eut-il comme on l'a dit l'inventeur pour professeur dans une des écoles nantaises qu'il fréquenta ? L'idée paraît séduisante mais la question n'est pas tranchée. Les recherches de François-Xavier Ferré présentées dans une publication récente[1], laissent augurer de futurs développement sur la personnalité et l'invention de Brutus Villeroi. 

 

La Baie de Bourgneuf fut bien le théâtre d'innovations maritimes. Le projet de corvette "amphidrôme" de l'amiral Willaumez restera dans les cartons et les chattes disparaîtront à la fin du siècle, leurs caractéristiques technologiques devenues obsolètes face aux nouveaux moyens de propulsion. Mais le drôle de poisson de Brutus Villeroi s'inscrit dans une autre dynamique pleine de promesses, celle de la navigation sous-marine mais qui à l'époque de Jules Verne et malgré son "Nautilus" fait encore beaucoup d'incrédules.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Deux nantais pour un centenaire

            1905, qui voit disparaître Jules Verne, est aussi l'année où s'élabore à la chambre la loi de séparation des Eglises et de l'Etat préparée en commission par Aristide Briand. L'homme politique et l'écrivain, tous deux natifs de Nantes, mais qu'une génération sépare, vont pourtant se rencontrer.

            Aristide Briand a raconté cette rencontre entre "ce bon papa à barbe grise" (Jules Verne a 50 ans) et l'adolescent qu'il est alors. L'écrivain lui confie son goût pour "ce qu'il y a de plus beau au monde, la jeunesse et la mer". Le jeune Briand l'accompagne à bord du Saint Michel III lors d'un voyage qui conduit le yacht à Paimboeuf et Saint-Nazaire où le jeune homme va faire quelques années plus tard ses premières armes de journaliste. Les deux hommes ne partagent pas les mêmes idées politiques, (Lire "1905, d'un centenaire à l'autre" bulletin de la Société des Historiens du Pays de Retz - 2005) mais une certaine complicité semble les relier. L'écrivain, pour certains, continuera de correspondre avec le journaliste en herbe qui lui rappelle aussi l'étudiant en droit qu'il fut. Dix ans après la rencontre, dans un ouvrage intitulé "Deux ans de vacances", Jules Verne met en scène un jeune français dans une variation sur le thème de Robinson. Cette fois, un groupe d'enfants survit sur un îlot du Pacifique sud. Le jeune "Briant" a treize ans, il est "… peu travailleur quoique très intelligent… avec sa facilité d'animation, sa remarquable mémoire, il s'élève au premier rang … audacieux entreprenant … vif à la répartie … un peu débraillé, par exemple et manquant de tenue – en un mot très français …". Bernard Oudin, le biographe de Briand commentera : "Quand on sait ce que fut toute sa vie l'image de Briand, on se dit que cela n'est pas mal vu". La comparaison de la photographie du futur président du conseil, sensiblement contemporaine de "deux ans de vacances", et du dessin de Bénett illustrant le roman est éloquente. Briand et Briant sont bien un seul et même personnage.

            "Et c'est dans une évocation de la mer, de la voile et des brises du large que le vieux celte libéra son âme de solitaire" écrit  Saint-John Perse, évoquant la mort de Briand en 1932 . Son vieil ami à barbe grise n'aurait pas non plus renié cette fin.

 

                                                                    Patrice Pipaud

            Textes parus partiellement dans le Courrier du Pays de Retz du 15 septembre 2005



[1] F.X. FERRE : "Mais où donc est né le Nautilus ?" La Baille, revue de l'amicale des anciens élèves de l'Ecole Navale, avril 2005.

 A noter, dans le cadre des conférences "apéritives" de la Société des Historiens du Pays de Retz

le 27 juillet 2006 à la Bernerie,  conférence de François-Xavier Ferré :

"Brutus Villeroi ou la saga sous-marine ligérienne"

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par patbdm - Publié dans : De l'histoire locale à la grande Histoire
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Mercredi 26 avril 2006 3 26 /04 /Avr /2006 23:15

L'élaboration de la loi de séparation des Eglises et de l'Etat doit beaucoup à la pensée et à l'habileté de son rapporteur Aristide Briand. Le travail de la commission présidée par Ferdinand Buisson va permettre, au printemps 1905, un débat de haute tenue où va dominer la personnalité d'Aristide Briand.

Le texte présenté ici permet d'éclairer la constance de sa pensée sur cette question.

Aristide Briand est alors le rédacteur en chef du journal la Démocratie de l'Ouest qui se définit comme "l'organe des intérets ouvriers, commerciaux, agricoles et maritimes des arrondissements de Saint Nazaire et de Paimboeuf". (Aristide Briand est rédacteur en chef du 9 septembre1885 au 27 août 1886, il prend ensuite le titre de directeur politique)

Le futur président du conseil a alors 23 ans et partage son temps entre ses études de droit à Paris et quelques séjours à Saint Nazaire où il milite à la section locale de la "libre pensée" qu'il vient de représenter en mai 1885 aux obsèques de Victor Hugo.

Le texte, écrit au lendemain d'une lourde défaite électorale pour les républicains de Loire-Inférieure (la liste de droite conduite par le marquis de la Ferronnays a été élue intégralement le 4 octobre précédent) apparaît de prime abord comme très anticlérical, ce qui est bien dans le ton de quelques autres articles de ce jeune socialiste que l'on dit même tenté par les idées libertaires.

Aristide Briand va pourtant bien au-delà de l'anti-cléricalisme "primaire" qui a cours dans le milieu politique très minoritaire où il évolue. Il reconnaît la réelle influence d'un ennemi politique et avant tout rejette la solution de la "Soumission " de l'Eglise à l'Etat qu'il sent bien ne pouvoir être appliquée que par la répression qu'il ne souhaite pas car inefficace.

Son esprit d'anticipation lui fait craindre aussi les dérives fanatiques auxquelles peut aboutir cette répression. Le Briand de 1905 ne partagera pas le sectarisme de certains de ses amis politiques. Après la Soumission imposée par la répression combiste, il organisera une Séparation génératrice de liberté pour tous.

Pas de coups d'Epingle !

 "Personne n'ignore que, pendant la dernière période électorale, le clergé a été notre ennemi le plus acharné, et que si, à la chambre, la minorité réactionnaire est aujourd'hui plus considérable, nous le devons aux manœuvres déloyales des fonctionnaires ensoutanés qui émargent pour un chiffre si respectable au budget de la République.

 

Ainsi, tous les républicains sincères, ont-ils, au lendemain des élections, manifesté hautement leur indignation, et crié vengeance contre ceux qui, seuls désormais en France, font échec à la propagation des idées libérales.

Chacun a cherché le moyen le plus pratique à employer pour anéantir un ennemi dont nous sommes bien obligés de reconnaître la réelle influence.

Pour ce, les uns ont imaginé de poursuivre la solution par l'application de mesures aussi bienveillantes que possible, mais telles cependant, qu'elles puissent constituer, au profit du gouvernement, une sanction sérieuse, destinée à punir le fonctionnaire divin, quand il aura tenté de combattre le régime républicain : c'est le système de la soumission du clergé à l'Etat.

D'autres, et nous sommes de ce nombre, persuadés que toute demi-mesure, toute tentative de bienveillance, ne saurait produire de résultats profitables à la République pensent qu'il faut frapper un grand coup, se séparer absolument de gens qui ne peuvent vivre en bon accord avec nous, en les engageant à se faire payer par ceux mêmes qui en ont un besoin irrésistible : c'est le programme de la Séparation des églises et de l'Etat.

Il y a déjà longtemps que, pour notre part, nous avons dans les colonnes de ce journal, prôné la dernière solution comme le meilleur remède à appliquer.

A ce propos un de nos confrères du département, le Progrès de Nantes, partisan, lui, de la soumission de l'Eglise à l'Etat, assurait dans l'un de ses derniers bulletins politiques, que le remède indiqué par nous serait pire que le mal. En effet disait-il, il ne faut pas enlever à l'Etat le seul titre qui lui donne pouvoir sur le clergé. Du jour où le clergé ne sera plus salarié par l'Etat, ce dernier ne sera plus fondé à demander aux prêtres, déférence, respect, obéissance. En outre, continue notre confrère, au lieu d'amoindrir votre ennemi vous le ferez plus redoutable encore, car, il prendra des allures de victime et trouvera assez d'âmes compatissantes et convaincues pour remplacer largement, par le simple don à la main , le traitement que vous aurez supprimé.

Eh ! bien, nous ne partageons pas l'avis de notre confrère, et nous sommes convaincus que jamais l'Etat même en payant, ne sera suffisamment armé contre le clergé pour avoir le droit de lui demander déférence, respect, obéissance. Outre que ce sont là en effet, des sentiments qui ne s'obtiennent pas par répression, l'Eglise a trop de raison pour regretter les monarchies, trop de haine aussi contre la République, pour témoigner jamais de la déférence, à un régime qui a sapé son influence.

Pour ce qui est du simple don à la main destiné à enrichir les Eglises, nous n'y croyons absolument pas. Quand le paysan se verra contraint de verser tous les mois une somme assez ronde pour subvenir à l'entretien de son curé, de son vicaire et de l'Eglise, il aura bien vite fait, avec son esprit pratique, un peu égoïste, d'arrêter le traitement de gens dont, somme toute, on peut fort bien se passer.

Nous n'avons pas, en outre, confiance dans les sanctions matérielles dont pourrait disposer l'Etat contre le clergé ; nous voyons, en effet, tous les jours, des employés d'administration qui combattent la République avec acharnement, et qui n'en touchent pas moins régulièrement leurs appointements.

Du reste, à supposer même qu'en essayant de réprimer le zèle réactionnaire des gens d'Eglise par des condamnations judiciaires, on obtiendrait aucun résultat sérieux et profitable. Ce serait, au contraire ouvrir l'ère des criailleries, ce serait le sûr moyen de conduire au fanatisme les fidèles exaltés qui verraient désormais dans le clergé la victime résignée des vexations républicaines.

Non, le temps des demi-mesures, des hésitations est passé.

Plus de coups d'épingle ! Il faut frapper dur et ferme, sans pitié pou un ennemi qui nous déteste cordialement et ne nous épargnerait pas, lui, le cas échéant.

                                                                       Aristide Briand

              La Démocratie de l'Ouest, Editorial du 14 octobre 1885  (texte intégral)

 

 

 

 

Par patbdm - Publié dans : De l'histoire locale à la grande Histoire
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Dimanche 9 avril 2006 7 09 /04 /Avr /2006 19:06

 

 

 

 

 

 

Il n’est pas rare qu’à la belle saison, sur la place du Bourg des Moutiers, un randonneur ou un participant de ces rallyes de découverte interroge l’autochtone sur le lieu où Albert Camus acheva d’écrire la Peste. La question est récurrente et malgré leur parfum de légende, les faits sont exacts. Le château des Brefs sur l'ancienne commune du Clion est alors : « une très vaste et vieille maison meublée de beaux et vieux meubles, de tapisseries anciennes et de toiles d’ancêtres. Il n’y a pas d‘électricité, mais c’est un des châteaux de Vendée dont parle souvent Balzac… »[1] Le château où fut mis, le 20 août 1946 le point final de « ce livre bizarre, un peu monstrueux » est alors une bâtisse un peu plus que centenaire. Edifiée en 1826 par un magistrat originaire du Croisic : François Bocandé, maire légitimiste de la Plaine, elle succède à un manoir beaucoup plus ancien vendu en 1796 comme bien national.

 

(Extrait de P. Pipaud "La Seigneurie du Breffe des origines à 1789, sur les traces d'une seigneurie sans histoire" Bulletin des Historiens du Pays de Retz 2004

 

 

 

Propriétaires des Brefs depuis la Révolution

 

 

 

 

1796 Vente comme bien national à Jacques Varennes négociant à Nantes le manoir et la terre des Brefs appartenant au Prince de Condé. En réalité Condé avait déjà vendu "sous seing privé" la propriété au marquis de Juigné pour 150 000 livres en 1786. La famille de Juigné (Bois Rouaud) conservera après la Révolution les salines faisant partie de la propriété.

(date inconnue) Achat par François Alexis Bocandé (ou de Bocandé) (1790-1849) ancien magistrat (percepteur ?), propriétaire maire légitimiste de la Plaine (1816) fils de Jean François Bocandé interprète en langues étrangères originaire du Croisic et Renée Jeanne Victoire De Ruays de la Briandière.

1826 Reconstruction du "château" (plan et matrice cadastrale du Clion) à l'emplacement de l'ancien manoir. Une première "allée" est dessinée en direction du Clion. "L'allée des Brefs" telle qu'elle est connue (carte postale) sera aménagée ultérieurement en direction des Moutiers. La propriété comporte 4 métairies : La cour des Brefs près du château, la Douce Vie , la Bouette et la Masure.

1845 François Alexis Bocandé habite le château de Cohard à Ploumoguer

1849 Il meurt dans sa propriété de la Perrière à Pornic (les Grandes Perrières)

1850 Partage de la succession entre ses 5 enfants survivants et de Marie Marguerite Baconnais :

-Cécile Marie Françoise (1813-1863) rentière à Nantes veuve de Victor Malandain receveur principal des douanes.

-Aglaëe Marie Léocadie (1815-1885) qui hérite des Brefs, elle est la femme de Guillaume Tardif percepteur des contributions directes et maire de Pornic.

-Stanislas Louis Xavier (1816-1891) alors médecin à Porto Rico, plus tard à Pornic dont il devient maire après son beau frère.

-Albert Marie François (1822-1896) marin vivant alors à la Martinique où il a un fils Armand Napoléon °1848 Fort de France de Célestine Ribiere.

- Ferdinand Pierre Marie (1831-1867) né aux Brefs, mineur élève à St Cyr. (+ 1867 cap. Adjudant major au 8° Hussard à Clermont Ferrand)

Aglaë Bocandé et son mari Guillaume Tardif font le commerce de bois avec Noirmoutier, ils possèdent une estacade aux Moutiers (Pré Vincent) et des chattes. D'après l'abbé Baconnais, Mme Tardif "faisait bien ses 200 livres" elle achète une maison aux Moutiers pour y faire halte les jours de marché.

1885 Testament D'Aglaëe Bocandé, veuve de Guillaume Tardif, elle lègue sa propriété des Moutiers (futur "manoir Stanislas") acquise en 1882, et une rente annuelle de 4000F hypothéquée sur la terre des Brefs à son frère Stanislas, tous ses autres biens (dont les Brefs) à son autre frère Albert.

Albert Marie François Bocandé, dernier enfant survivant est capitaine au long cours (brevet 1857) Entre 1860 et 1870, il commande de nombreux vapeurs entre le Havre et New York. Chevalier de la légion d'honneur (1865) Inscrit au S/quartier maritime de Pornic en 1875, matricules des cap au LC. Lorsqu'il hérite des Brefs il est Chef du service commercial de la Compagnie Générale Transatlantique   (CGT) à Paris où il meurt en 1896. De sa 2ème épouse Marie Sophie Eugénie Sinson Saint Albin (+ aux Brefs 1917), il a au moins 4 enfants :

            -Eugène (1853-1905) qui hérite des Brefs

            - Anne Blanche Eugénie (°1855)

            - Auguste Louis René (1859-1922) qui hérite en 1905 de son frère Eugène

-Thérèse Marie Cécile (°1864) épouse de Léon Dorigny administrateur de la CGT, officier de la Légion d'Honneur.

Eugène Bocandé est ingénieur à Paris en 1896, puis capitaine au long cours, inspecteur des services commerciaux de la CGT à Paris. Il a publié en 1879 un rapport sur le commerce des Etats-Unis adressé au président de la CGT (109 pages + tableaux). Il a un fils agent de la CGT à Cardiff (1878). Directeur commercial de la CGT, il meurt à Philadelphie (EU) en juin 1905 (Echo de Paimboeuf du 18/06/1905, un service funèbre aux Moutiers réunit sa famille, ses amis, ses fermiers).

Auguste Bocandé, maire des Moutiers (1919-1922) et sa femme Anne Marie Flour de Saint Genis

Auguste Louis René Bocandé son frère cadet hérite des Brefs en 1905 (?, sa mère y vit jusqu'en 1917). En 1890-91 il est sous chef de service à la CGT, en 1896 il est dit industriel à Paris. D'après le journal "le Pays de Retz" dont il est une "tête de turc" il aurait été révoqué de la CGT et mis "au vert" par sa famille aux Brefs. Il a une réputation de bon vivant faisant le coup de poing dans les caboulots de Bourgneuf (le Pays de Retz), perturbant à la tête des "apaches" de Jules Galot les réunions électorales des "blocards"(juillet 1904), faisant banquets chez le régisseur du Bois Rouaud ou à l'auberge du cheval Blanc (Eloi Guitteny). En 1903, il habite les Moutiers (manoir Stanislas) président du comité de la fête des Moutiers, lors de celle-ci la musique fait une aubade devant sa maison. Conseiller municipal des Moutiers (le Pays de Retz du 25/02/1906) puis maire 1919-1922. Il meurt le 3/12/1922. Sans enfant de son épouse Anne Marie Henriette Léontine Danielle Flour de Saint Genis (+1917), Auguste Bocandé teste en 1918 en faveur de sa nièce Yvonne Blanche Marie Louise Eugénie Dorigny fille de Léon et Thérèse Bocandé qu'il a recueilli aux Moutiers avec sa mère.

Yvonne Dorigny (1889-1983) est née à Alger, elle épouse aux Moutiers le 26/08/1908 Raymond Gallimard ingénieur, Gaston Gallimard son frère "homme de lettre" est présent. Il fonde en 1911 avec Gide et Schlumberger les Editions de la NRF dont il devient le seul propriétaire en 1913. Raymond Gallimard est le financier de la maison d'édition. Yvonne Dorigny et Raymond Galimard ont 2 enfants : Michel (1917-1960) et Nicole, ils divorcent en 1927. Entre les deux guerres, le château des Brefs aurait servi de maison de vacances à quelques écrivains, on parle de Saint Exupéry dont le biplan se serait posé dans la prairie jouxtant le château (légende ?), on dit aussi qu'il survolait la plage des Moutiers pour avertir de sa présence Mme Gallimard qui allait le chercher à Nantes (elle serait la première femme en France ayant possédé le permis de conduire ?). En 1945 Raymond (directeur de la collection de la Pléiade reprise en 1933) et Michel Gallimard forment avec Gaston et son fils Claude le noyau dur du "clan" et redonnent souffle aux éditions. Pendant la guerre, la jeune génération Gallimard s'est liée avec Albert Camus, en particulier Michel et sa femme Janine Thomasset : "mes Urbi et Orbi". En aout 1946, Albert Camus vient finir "la Peste" aux Brefs, il y vient en famille et y fait du cheval (lettres à Patricia Blake citées par Olivier Todd : Albert Camus une vie p. 416). Dans son journal, Camus reprend une anecdote familiale racontée par Mme Gallimard, native d'Algérie comme lui. Le 4 janvier 1960 la voiture pilotée par Michel Gallimard quitte la route et percute un arbre, Camus est tué sur le coup, Michel Gallimard meurt quelques jours plus tard.

Jusqu'à la fin des années 60, le château des Brefs est habité par Nicole Gallimard sœur de Michel, elle a laissé aux Moutiers le souvenir d'une cavalière émérite. Mme Gallimard dont le souvenir est très vivant aux Moutiers où elle habitait une partie de l'année, est décédée à Pornic en 1983.

En 1988 est crée aux Brefs une association "Compagnie Nicole Gallimard" animée par Eric Chartier. Il y donne vie à des textes littéraires tirés de grands auteurs : Flaubert, Maupassant, Proust, Michelet, Marcel Aymé, Céline, Balzac, Tocqueville, Hugo, Saint Simon, Retz, Bossuet, Julien Gracq.                                                                               

Patrice Pipaud décembre 2005

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                  

 

 

 

 



[1] Lettre à Patricia Blake, 12 août 1946. Citée par Olivier Todd « Albert Camus une vie » NRF Galimard 1996

Par patbdm - Publié dans : Raconter son village
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Vendredi 7 avril 2006 5 07 /04 /Avr /2006 22:18

Le vingt janvier 1946 le général de Gaulle annonce aux français son retrait des affaires publiques. La décision est prise quelques jours plus tôt, en "méditant devant la mer" au cours d'un séjour au cap d'Antibes. Là, il nourrit sa réflexion à la relecture de Saint Simon et du cardinal de Retz,  convoquant dans l'intimité de sa pensée ses grands aînés en Mémoires sinon en politique.

 

 

 

            Les deux mémorialistes représentent pour l'homme du 18 juin, qui forge son expérience et puise son inspiration dans l'histoire de la France, la grande monarchie du dix septième siècle au sommet de sa puissance en Europe. Est-ce la modernité d'une pensée politique tempérée, même ponctuée par l'échec, est-ce le génie de l'écrivain, profession respectée entre toutes, ou la démarche mémorialiste de Paul de Gondi qui fascine l'homme d'état ? La réponse est peut-être contenue dans les derniers mots des Mémoires de guerre que n'aurait pas reniés le solitaire de Commercy :

 

 "Vieil homme, recru d'épreuves, détaché des entreprises, sentant venir le froid éternel, mais jamais las de guetter dans l'ombre la lueur de l'espérance !"

 

Pour un autre regard sur Paul de Gondi,  cardinal de Retz, mémorialiste.

 

Le cardinal de Retz traîne derrière lui une réputation d'homme ambitieux, sans scrupules ni moralité, animé jusqu'à l'obsession par le désir du "chapeau" et du poste de premier ministre. La réalité, sans doute plus nuancée, doit être recherchée en examinant le mémorialiste dans l'histoire de son temps.

 

Les historiens locaux ont peu parlé de Retz, le considérant, un peu vite comme étranger à leur histoire. Emile Boutin, dans un article intitulé "Le cardinal et les trois ducs"[1] rectifie un peu cette impression en évoquant les rapports du mémorialiste avec les ducs de Retz et de Brissac effectivement engagés au coté du coadjuteur, comme on l'appelle alors, dans le parti des frondeurs. Mais là, c'est le machiavélisme supposé[2] de "l'enfant terrible des Gondi" qui prévaut, seulement excusé par les espoirs contrariés d'un adolescent certes intelligent, mais indiscipliné et révolté. L'impression laissée par le récit de son premier séjour à Machecoul en 1633, ne dément pas ce jugement.

 

Les Mémoires du cardinal de Retz sont un monument de la langue française. C'est cette oeuvre qui doit témoigner du génie de son auteur et non la réputation sulfureuse que lui ont faite, à la suite de Chateaubriand, les auteurs du XIXe siècle. Retz, par son histoire, sa parenté, ses théories politiques, est le témoin d'un autre génie du christianisme, celui de la réforme catholique. C'est par cet esprit qu'il est proche de l'histoire locale. Nantes fut le lieu de son incarcération, mais elle est surtout en ce premier XVIIe siècle[3], celui des saints, la ville de la réforme catholique issue du Concile de Trente, où, comme à Machecoul, les solidarités de la Ligue perdurent dans la noblesse. Une ville ou se joue aussi le combat entre la monarchie tempérée chère à Retz et l'absolutisme royal que préparent l'un après l'autre, les cardinaux ministres. Vingt ans après son premier passage, le cardinal fugitif met, en 1654 à Machecoul, le point final aux espoirs des derniers héritiers de la Ligue.                                                                               

 

Extrait de P. Pipaud "Le cardinal de Retz à Machecoul"  Bulletin de l'Association Machecoul Histoire 2005

 

 

 



[1] Bulletin de la société des historiens du Pays de Retz 1994.

 

[2] Retz cite deux fois Machiavel dans les mémoires, mais il se défend d'en appliquer la maxime "qu'il ne faut point être tyran à demi" volonté que lui prête pourtant Madame de Motteville et qu'il prête, lui aux partisans de Mazarin.

 

[3] Si l'on ose ordonner ainsi ce siècle qui n'est pas que celui de Louis XIV.

 

 

 

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Vendredi 7 avril 2006 5 07 /04 /Avr /2006 21:50

C’est dans une "vie de Rancé"[1] que Chateaubriand dresse ce portrait du cardinal de Retz. La férocité du propos n’a d’égal que la beauté du texte où l’on oserait une suspension. Retz  trouve bien peu de grâce auprès du héros romantique du christianisme, après lui honteux sera le croyant qui se délectera des Mémoires.

 

« Les grands génies doivent peser leurs paroles : elles restent, et c’est une beauté irréparable ».                               

                    (Chateaubriand )

 

 

 

 

 

Le cardinal de Retz était petit, noir, laid, maladroit de ses mains; il ne savait pas se boutonner. La duchesse de Nemours confirme ce portrait de Tallemant des Réaux: " Le coadjuteur vint, dit-elle, en habit déguisé, voir le cardinal Mazarin. M. le Prince, qui sut cette visite, en parla au cardinal, lequel lui tourna fort ridiculement et le coadjuteur, et son habit de cavalier, et ses plumes blanches et ses jambes tortues; et il ajouta encore à tout le ridicule qu'il lui donna que s'il revenait une seconde fois déguisé, il l'en avertirait, afin qu'il se cachât pour le voir, et que cela le ferait rire. "

Les portraits du cardinal de Retz n'offrent pas ces difformités: dans l'air du visage il a quelque chose de froid et d'arrogant de M. de Talleyrand, mais de plus intelligent et de plus décidé que l'évêque d'Autun.

Né à Montmirail, au mois d'octobre 1614 d'une famille florentine qui conseilla la Saint-Barthélemy, le cardinal ne montra pas les vertus que tâcha de lui inspirer saint Vincent de Paul, son précepteur: l'homme du bien, en ces temps-là, touchait à l'homme du mal, et il restait dans celui-ci quelque impression de la main qui l'avait modelé. Retz écrivit la Conjuration de Fiesque, ce qui fit dire au cardinal de Richelieu: "Voilà un dangereux esprit. " La pourpre romaine avait cela d'avantageux qu'elle créait un homme indépendant au milieu des cours. Retz professait du respect pour quiconque avait été chef de parti, parce qu'il avait honoré ce nom dans les Vies de Plutarque: l'antiquité a longtemps gâté la France. Il disait qu'à son âge César avait six fois plus de dettes que lui: après cela il fallait conquérir le monde, et Retz conquit Broussel, une douzaine de bourgeois, et fut au moment d'être étranglé entre deux portes par le duc de La Rochefoucauld.

Retz, à son début, aima sa cousine, Mme de Retz: elle montrait, dit-il, tout ce que la morbidezza a de plus tendre, de plus animé et de plus touchant.

Suspect à Richelieu, ayant eu l'audace de mugueter ses femmes, le lovelace tortu et batailleur fut obligé de s'enfuir. Il alla à Venise, où il pensa se faire assassiner pour la signora Vendradina ; il erra dans la Lombardie, se rendit à Rome, discuta à la Sapience, eut une querelle avec le prince de Schomberg, et revint en France. Ses mésintelligences avec le cardinal de Richelieu continuèrent à propos de Mme de la Meilleraie. Il lui passa par la tête de hasarder un assassinat sur le cardinal; mais il sentit ce qui pouvait être une peur. Bassompière, prisonnier à la Bastille, l'engagea avec des intrigants. La bataille de la Marfée eut lieu; le comte de Soissons la gagna, et fut tué. Cette mort contribua à fixer le cardinal de Retz dans la profession ecclésiastique. Une dispute commencée avec un ministre protestant lui acquit quelque renom. Il se lia avec Mme de Vendôme par l'aventure où il rivalisa de courage avec M. de Turenne contre des capucins qui se baignaient à Neuilly: les conditions peu morales de cette liaison sont rapportées dans les Mémoires. Enfin, en vertu des protections de ces temps, il fut nommé coadjuteur de Paris, dont son oncle, M. de Gondy, occupait le siège.

Vint la Fronde. Mazarin finit par enfermer le coadjuteur au château de Vincennes; de là transféré au château de Nantes, il s'en évada: quatre gentilshommes l'attendaient au bas de la tour, dont il se laissa dévaler. Caché dans une meule de foin, mené à Beaupréau par M. et Mme de Brissac, il fut transporté à Saint-Sébastien en Espagne, sur une balandre de la Loire. Il vit à Saragosse un prêtre qui se promenait seul, parce qu'il avait enterré son paroissien pestiféré. A Valence, les orangers formaient les palissades des grands chemins, Retz respirait l'air qu'avait respiré Vannozia. Embarqué pour l'Italie, à Mayorque le vice-roi le reçut: il entendit des filles pieuses à la grille d'un couvent: elles chantaient. Après trois jours il traversa le canal de la Corse, alors inconnu, aujourd'hui fameux. Il arriva à Porto-Longone ; il se rendit à Porto-Ferrajo, qui plus tard reçut Bonaparte, homme d'un autre monde, changé d'empire, jamais détrôné. Enfin il prit terre à Piombino, et poursuivit sa route vers Rome.

Un conclave s'ouvrit en 1655 par la mort d'Innocent X. Le cardinal de Retz s'attacha à l'escadron volant: Chigi fut élu sous le nom d'Alexandre VII. Retz fit courir le bruit qu'il avait contribué à l'élection: Joly, son secrétaire, assure qu'il n'en fut rien.

Retz se retira à Besançon, séjourna à Constance, puis à Ulm, et il alla voir en Angleterre Charles II, dont il avait secouru la mère pendant la Fronde.

Mazarin mourut le 9 mars 1661. Rentré en France, Retz entreprit deux ouvrages: l'un, sa généalogie (insipidité du temps: on compte ses aïeux lorsqu'on ne compte plus) ; l'autre, une histoire latine des troubles de la Fronde, de même que Sylla écrivit en grec ses proscriptions. Le cardinal vint saluer le roi à Fontainebleau. Reçu avec froideur, les jeunes gens se demandaient comment cet avorton avait jamais pu être quelque chose: ils n'avaient pas vu Couthon. Alors commença ou plutôt se renoua la liaison du cardinal et de Mme de Sévigné. Celle-ci, dont on a publié peut-être trop de lettres, ne pouvait se garantir de la raillerie, même envers les gens qu'elle croyait aimer: elle appelait le cardinal de Retz le héros du bréviaire. Le cardinal était à Saint-Denis en 1649. Mme de Sévigné annonce, nombre d'années après, au vieil acrobate mitré, que Molière lui lira, à lui, Trissotin, et que Despréaux lui fera connaître son Lutrin. Elle parle du bon cardinal; elle nous apprend qu'il se fait peindre par un religieux de Saint-Victor, qu'il donnera son image à Mme de Grignan, laquelle ne s'en souciait pas du tout. Mme de Sévigné se promène comme une bonne avec le malade;  elle insiste pour que sa fille accepte une cassolette de lui, et sa fille la refuse avec dédain. On peut lire là-dessus une excellente leçon de M. Ampère. Mais à mesure que l'on approche de la fin du cardinal, l'admiration de Mme de Sévigné baisse, parce que ses espérances diminuent. Légère d'esprit, inimitable de talent, positive de conduite, calculée dans ses affaires, elle ne perdait de vue aucun intérêt, et elle avait été dupe des intentions testamentaires qu'elle supposait au coadjuteur.

Joly, la duchesse de Nemours, La Rochefoucauld, Mme de Sévigné, le président Hénault et cent autres, ont écrit du cardinal Retz: c'est l'idole des mauvais sujets. Il représentait son temps, dont il était à la fois l'objet et le réflecteur. De l'esprit comme homme, du talent comme écrivain (et c'était là sa vraie supériorité), l'ont fait prendre pour un personnage de génie. Encore faut-il remarquer qu'en qualité d'écrivain il était court comme dans tout le reste: au bout des trois quarts du premier volume de ses Mémoires, il expire en entrant dans la raison. Quant à ses actions politiques, il avait derrière lui la puissance du parlement, une partie de la cour et la faction populaire, et il ne vainquit rien. Devant lui il n'avait qu'un prêtre étranger, méprisé, haï, et il ne le renversa pas: le moindre de nos révolutionnaires eût brisé dans une heure ce qui arrêta Retz toute sa vie. Le prétendu homme d'Etat ne fut qu'un homme de trouble. Celui qui joua le grand rôle était Mazarin; il brava les orages enveloppé dans la pourpre romaine: obligé de se retirer en face de la haine publique, il revint par la passion fidèle d'une femme, et nous amenant Louis XIV par la main.

Le coadjuteur finit ses jours en silence, vieux réveille-matin détraqué. Réduit à lui-même et privé des événements, il se montra inoffensif: non qu'il subît une de ces métamorphoses avant-coureurs du dernier départ, mais parce qu'il avait la faculté de changer de forme comme certains scarabées vénéneux. Privé du sens moral, cette privation était sa force. Sous le rapport de l'argent il fut noble; il paya les dettes de sa royauté de la rue, par la seule raison qu'il s'appelait M de Retz. Peu lui importait du reste sa personne: ne s'est-il pas exposé lui-même au coin de la borne? On le pressait de dicter ses aventures, et le romancier transformé en politique les adresse à une femme sans nom, chimère de ses corruptions idéalisées: "Madame, quelque répugnance que je puisse avoir à vous donner l'histoire de ma vie, néanmoins, comme vous me l'avez demandée, je vous obéis."

N'ayant plus où se prendre, il s'était fait le familier de Dieu, comme en sa jeunesse il avait serré la main des quarteniers de Paris. Il passait ses jours aux églises; on prêtait l'oreille pour ouïr son cri du fond de l'abîme, pour pleurer aux Psaumes de la pénitence ou aux versets du Miserere, et l'on écoutait en vain. Les sépulcres, les images du Christ ne l'enseignaient pas: uniquement épris de sa personne, il ne se rappelait que le rôle qu'il avait joué, sans s'embarrasser de sa vie morale. Il inspectait les lambeaux de ce qu'il fut pour se reconnaître; il éventait ses iniquités, afin de se former une idée semblable de lui-même; puis il venait écrire les scandales de ses souvenirs. En l'exhumant de ses Mémoires on a trouvé un mort enterré vivant qui s'était devoré dans son cercueil.

Joueur jusqu'à la fin, ne lui vint-il pas dans l'esprit de se retirer à La Trappe et d'écrire ses Mémoires sur la table où Rancé écrivait ses Maximes? Rancé fut obligé d'aller à Commercy pour détourner le cardinal de son pieux dessein. Bossuet s'était malheureusement écrié: "Le coadjuteur menace Mazarin de ses tristes et intrépides regards." Les grands génies doivent peser leurs paroles; elles restent, et c'est une beauté irréparable.

Homme de beaucoup d'esprit, mais prélat sans jugement et évêque sacrilège, Retz contraria l'avenir de Dieu: il ne se douta jamais qu'il y eût plus de gloire dans un chapelet récité avec foi que dans tous les hauts et les bas de la destinée. Esprit aux maximes propres à des brouilleries plutôt qu'à des révolutions, il essaya la Fronde à Saint-Jean-de-Latran, se croyant toujours dans la Cour des Miracles. Indifférent et mélancolieux, cet Italien francisé se trouva sur le pavé lorsque Louis XIV eut jeté les baladins à la porte, même en respectant beaucoup trop en eux leur vie passée et l'habit qu'ils avaient sali. Placé entre la Fronde, qui permettait tout, et le maître de Versailles, qui ne souffrait rien, le coadjuteur s'écriait: " Est-il quelqu'un pire que moi ? " avec le même orgueil que Rousseau s'écrie: " Est-il quelqu'un meilleur que moi ? "Retz continua ses passepieds jusqu'à sa mort : mais il faut être Richelieu pour ne pas s'amoindrir en dansant une sarabande, castagnettes aux doigts, et en pantalon de velours vert.

                             François-René de Chateaubriand : "Vie de Rancé" (1844)

Extrait de P. Pipaud : "Pour un autre regard sur le cardinal de Retz" dossier établi à l'occasion du spectacle d'Eric Chartier "Des mitres et des lettres"

Château des Brefs – été 2004

 

 

 

 

 



[1] Pour Alban John Krailheimer, récent biographe du réformateur de la Trappe, cet ouvrage doit sa renommée à son caractère "hautement romantique et en partie autobiographie" et plus à l’auteur qu’à son sujet.

 

 

 

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Jeudi 6 avril 2006 4 06 /04 /Avr /2006 22:26

LA DEFENSE DES COTES AU XVIIIème SIECLE  (1)

L'association "Pornic Histoire a consacré en juillet 2005 ses premières "journées de l'histoire" au thème de la défense des côtes au XVIIIe siècle. Un exposition a été réalisé à cette occasion. Conçue par une équipe de l'association ( Jean-François Caraes , Maurice Legault, Patrice Pipaud ), elle a été réalisé par la société Graphicom. La même équipe prépare actuellement une publication sur ce sujet (sortie prévisible octobre 2006).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1/  LES ENJEUX COMMERCIAUX ET MILITAIRES

Dans les conflits des XVIIe et XVIIIe siècles, la défense des côtes concerne essentiellement la Bretagne "province frontière". Mais en Bretagne méridionale, la sécurité du commerce est plus en cause qu'un débarquement ennemi.

Enjeux commerciaux au XVIIIe : Au XVIIe siècle, Nantes port du vin et du sel amorce une lente et difficile mutation : le trafic des deux produits de base de son commerce décline. Dans la seconde moitié du XVIIe le commerce vers "les isles françoises de l'Amérique" leur substitue progressivement le sucre, particulièrement le sucre brut de Saint-Domingue traité dans les raffineries nantaises. Dorénavant le commerce antillais, qu'il soit "en droiture" ou "triangulaire" avec la traite va dominer le XVIIIe siècle et faire de Nantes le premier port français (1700-1730).

Les négociants nantais : L'apparition d'une bourgeoisie capitaliste d'origine étrangère ou extra-provinciale aux moyens plus conséquents permet de financer l'armement transatlantique. Mais si le marchand nantais est riche, sa prudence est proverbiale et il est hostile aux excès protectionnistes de Colbert. Après quelques réticences dues à son affaiblissement par la guerre de course que mènent les corsaires ennemis, le commerce nantais contribue à l'effort défensif par l'armement de navires garde-côtes ou la fourniture d'armes et de munitions.

Le port, l'estuaire et la côte : Nantes, port de la "Rivière de Loire" ne peut recevoir de navires supérieurs à 150 tonneaux en charge, ce qui nécessite un échelonnement des Ports de l'estuaire étroitement contrôlés par la ville, et une flotte conséquente de gabarres pour le transport des marchandises depuis l'avant port de Paimboeuf où mouillent les gros porteurs. La sécurité de la navigation commerciale au débouché de l'estuaire, comme aux abords des ports du littoral dont les flottes pratiquent le cabotage et la pêche, est donc une nécessité que doit prendre en compte la défense côtière.

 

 

 

 

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Mercredi 5 avril 2006 3 05 /04 /Avr /2006 23:14

La place de l'église des Moutiers porte un joli nom. Elle le doit à une église aujourd'hui disparue, qui en occupait jadis une partie. J'emprunte ici à mon vieux complice l'abbé Henri Baconnais (1821-1897) la description de cet édifice.

L'église Madame était l'église de "Madame la prieure".

 

 

 

 

 

 

 

Manuscrit Henri BACONNAIS - PRIEURE NOTRE DAME (1889)

Page LIII

EGLISE MADAME ou Chapelle du Prieuré des soeurs.

"Bien que cette église ait été démolie en 1829, on se rappelle son souvenir : tant par deux pans de murs qui existent, qu’à cause de la rue qui traverse son plan par terre, nommée rue de l’église Madame. Nous nous rappelons parfaitement l’avoir vue debout et avoir joué dedans, elle était en face de notre maison.

Elle mesurait 95 pieds de longueur, sur 38 de largeur, les murs n’avaient que deux pieds d’épaisseur (sans contreforts), mais ils étaient faits avec une chaux tellement bonne, quelle valait un ciment. Pierres et chaux ou mortier ne faisaient qu’un seul corps. La nef était séparée par un rang de piliers de chaque coté, ils étaient larges et épais la base en granit, le reste en pierre de Chaume pour parements. Comme le sanctuaire s’avançait dans la nef, et que le clocher était également intérieur, on avait eu besoin d’établir seulement trois piliers de chaque coté, lesquels profilant avec les pilastres extérieurs du sanctuaire, et ceux qui soutenaient le clocher, semblaient former un ensemble de cinq de chaque coté. Ils formaient les bas cotés. Ils étaient hauts comme les murs extérieurs de 28 pieds. Le mur nord était percé de trois fenêtres plein cintre régulières bien faites, moyennement élevées, nous les avons vues. Y en avait-il du coté sud, nous en doutons, nous n’en avons pas vu : il est probable que le mur était borgne, comme celui de l’église paroissiale. Deux portes latérales, celle du nord donnant dans le Prieuré, celle du sud ouvrant dans le cimetière, étaient ni hautes ni larges. Au fond des trois absides voûtées en pierre, étaient trois croisées, une dans chaque, étroites, peu élevées, mais régulières. Au dessus de chaque autel bâti de pierre, avec large pierre pour tombeau, croix incrustées aux quatre angles et au milieu, elles étaient consacrées, c’était une espèce de marbre.

La voûte de la nef, ou des nefs devait être en sapin, ou lambris. Les trous que j’ai vus à la naissance ou plutôt au sommet des voûtes en pierre, faisant face à la nef, attestaient qu’ils avaient servi pour y soutenir de longues pièces de bois formant la charpente. Cette charpente qui sans doute devait être belle si on en juge par celle de l’église Saint Pierre a été vendue par le premier acquéreur, qui comme armateur s’entendait dans la valeur du bois. Portes, fenêtres, ferrures, rien n’a été épargné, les murs seuls ont été alors conservés.

Auparavant, pour aller à la cohue, il fallait passer par le cimetière enjamber de longues pierres ; le temps a amené des modifications ; d’abord on a fait une percée d’un mètre puis de deux puis de quatre une rue a été ouverte au milieu de cette ancienne église ; on a eu le bon esprit de lui donner le nom de rue de l’église Madame, c’est là, et non à la Bernerie, que s’étaient opérés anciennement de très nombreux et remarquables prodiges ... Qui pense aujourd’hui à ces merveilles quand il traverse cette rue ?

La fête patronale était le jour de l’Assomption."

 

 

 

 

 

 

 

 

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Mercredi 5 avril 2006 3 05 /04 /Avr /2006 23:04

Décembre 1905, la loi de séparation des Eglises et de l'Etat est promulguée. Quelque part au fond d'un ministère, un "rond de cuir au zèle imbécile"[1] ravive les plaies des catholiques abattus en rédigeant la circulaire fixant les modalités d'exécution du recensement des biens cultuels : "Les agents chargés de l'inventaire demanderont l'ouverture des tabernacles …". Il n'en faut pas plus pour déchaîner dans le pays la querelle des inventaires. Cinq mars 1906, un mois après la visite passée inaperçu de l'inspecteur des domaines à Pornic, 200 paroissiens des Moutiers entourent leur curé à la porte de l'église. Il lit une très noble protestation : "… depuis 800 ans, l'église des Moutiers se dresse imposante sur notre grève. C'est la maison de Dieu, c'est la maison des chrétiens, c'était la maison de nos ancêtres, c'est notre maison. De nombreuses générations sont venues y chercher consolation et courage. Les cérémonies religieuses y ont été célébrées, même aux plus mauvais jours de la Révolution…"[2]. Le surlendemain, les chrétiens du Clion et de Sainte Marie s'opposent à leur tour à l'inspecteur de l'Enregistrement aux cris de "Vive le pape !" "Vive la liberté !". Deux jours plus tard, les inventaires de Bourgneuf ne suscitent pas plus d'agitation que ceux de Pornic.

 

La dévolution des biens de la mense curiale à la commune des Moutiers va donner l'occasion aux édiles d'une protestation d'un grand courage politique, on en jugera : "Le conseil municipal … déclare qu"il tient à rester dans l'avenir, comme il l'a été dans le passé, étranger à cet acte et à ses conséquences, en laissant à qui de droit la responsabilité." [3]. Pour les élus de la côte il est bien temps en effet de laisser républicains et cléricaux à leurs querelles pour s'occuper enfin de la manne touristique. En cette "Belle époque" que la capitale exporte sur la côte à grands renforts de "trains de plaisir", il faut bâtir et faire "place nette". Aux Moutiers, le jardin de Monsieur le curé est trop grand, les ruines de l'église Madame trop inesthétiques pour ces experts en antiquités. Marc Elder, vingt ans plus tard, écrit avec amertume et un soupçon de prémonition : "La place, devant l'église, agrandie exagérément aux dépens de la cure, à seule fin d'assurer le triomphe des principes républicains, conserve encore – pour combien de temps ? – un caractère puéril et noble …"[4].

 

Patrice Pipaud  Extrait de "Entre Eglise et société civile, l’école en bas pays de Retz (1789 – 1905)

 

A lire dans la revue des Historiens du Pays de Retz (2005) N° consacré à la Séparation des Eglises et de l'Etat

 



[1] Oudin B., Aristide Briand, R. Laffont 1987.

[2] L'Espérance du Peuple du 7 mars 1906

[3]  Conseil municipal des Moutiers du 22 mai 1910.

[4]  Elder M., Pays de Retz, (1928).

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Mercredi 5 avril 2006 3 05 /04 /Avr /2006 22:55

                       

 

 

 

 

 

    « O Lanterne des Morts, tourelle poétique,

      L’étranger curieux s’arrête devant toi ;

      Il demande aux vieillards pour quel usage antique

      Tu fus construite ainsi dans les siècles de foi

      Puis il s’en va, rêvant à ta pâle lumière,

      Plein d’un doux souvenir de ce vieux cimetière »

                   

Joseph Rousse (1838-1909)

 

La lumière est un des symboles les plus porteurs d’espérance parmi ceux que l’homme a de tout temps utilisé pour traduire les réalités profondes de son existence. Dès les premiers siècles, elle accompagne le deuil : petites lampes sur les sépultures des premiers chrétiens, plus tard cierges entourant le cercueil. Le théologien voit dans cette pratique le symbole de l’immortalité de l’âme, source d’espérance du croyant.

Les lanternes des morts sont la traduction architecturale de ce symbole de la lumière liée au mystère de la mort. Dans nos cinq paroisses, s'élevaient deux de ces monuments, celle du cimetière de Recouvrance à Pornic a disparu, bâtie en granit elle semble avoir été l’œuvre des chanoines Augustins de l’abbaye Sainte Marie sur mer. L’autre subsiste, dans la paroisse Saint Pierre des Moutiers, elle fait légitimement la fierté de ses fidèles qui ont su conserver et même développer ce symbole. En effet, la lanterne des Moutiers est, depuis fort longtemps, la seule à être allumée à chaque décès dans la commune, le soir de la Toussaint et le jour des trépassés. Mais quelle est donc l’origine des lanternes des morts et que savons-nous de ceux qui ont bâti celles de nos paroisses ?

Au dixième siècle, l’abbaye de CLUNY devient, sous la règle de Saint Benoît, le phare de l’occident chrétien. Elle utilise une liturgie riche, toute tendue vers le Dieu d’amour. La congrégation de Cluny est aussi connue pour son sens du symbolisme en particulier dans ses réalisations architecturales. Le grand abbé Saint Odilon (994-1049) est un homme de grande charité et de haute culture artistique, il sait la richesse du symbole, une lampe brille la nuit dans le dortoir de ses moines, et c’est peut-être à lui que l’on doit, après son initiative de la fête des trépassés (998) l’invention de ce petit monument que nous appelons lanterne des morts. Pierre le vénérable, un de ses successeurs à Cluny (1122-1157) va le premier nous en donner une description : « ce qui occupe le milieu du cimetière, c’est une construction en pierre. Elle comporte en son sommet une cavité pouvant contenir une lampe qui, en l’honneur des fidèles qui reposent là, éclaire toutes les nuits ce lieu consacré … » . Au 11ème siècle, les monastères et prieurés sous l’influence de Cluny forment un véritable « empire monastique » qui joue un rôle civilisateur dans le monde féodal. Mais Cluny est né de ce monde féodal, le duc d’Aquitaine Guillaume est à l’origine de sa création, l’ordre multiplie ses fondations en même temps qu’augmente la puissance du duché. Cluny utilise également, bien avant les croisades, son réseau d’abbayes et de prieurés pour conduire les pèlerins de saint Jacques de Compostelle vers les champs de bataille de la reconquête espagnole sur les maures. A quelques exceptions près, les lanternes des morts identifiées (plus de soixante dix) se situent dans des territoires sous domination du duché d’Aquitaine. Leur construction peut correspondre à une habitude plus ancienne de cette région, mais l’influence bénédictine, si elle n’est pas la seule, semble décisive dans la propagation de ces monuments. Essayons maintenant de répondre à la question relative à l’origine de la  lanterne des morts des Moutiers.

Au 11ème siècle, Judicaël l’ancien est viguier (officier de justice) de Prigny, son épouse Adénor est la sœur du seigneur de Machecoul. Elle entreprend dans la première moitié du siècle un pèlerinage en terre sainte. Vers 1033 en effet, à l’approche du millénaire de la mort du Christ, (plus de soixante ans avant la première croisade) de très nombreux chrétiens font route vers le Saint Sépulcre, et parmi eux beaucoup de femmes, riches ou pauvres, aspirant à finir leurs jours dans un des nombreux monastères fondés alors à Jérusalem. Sur la route des pèlerins et dans la ville sainte, les hospices sont entretenus par les clunisiens. Adénor revient parmi les siens, mais souhaitant quelques années plus tard, retourner à Jérusalem, «… ses enfants, affligés de la longue séparation qu’elle leur imposait, et persuadés qu’ils ne la reverraient plus, obtinrent la promesse d’y renoncer et de construire sur leurs terres…,avec l’argent qu’elle emportait avec elle, une église … » (cartulaire du Ronceray) ce sera « l’Eglise Madame », chapelle du prieuré Sainte Marie dépendant de l’abbaye Notre Dame du Ronceray d’Angers. La fille d’Adénor en sera la première prieure (1063). Il est possible que la lanterne soit un souvenir du premier voyage d’Adénor, rappelant ainsi le Saint Sépulcre et l’influence clunisienne.

Ce prieuré créé dans le faubourg de Prigny dans les années 1060, pourrait être lui aussi à l’origine de la lanterne, c’est la thèse que reprend Emile Boutin dans son récent article de la revue de la société des historiens du Pays de Retz, il y développe l’idée que la lanterne serait un souvenir de la flamme du Saint Sépulcre ramené par les croisés, et y voit l’influence angevine de l’abbaye de Fontevraud. Je renvoie pour plus de détails à la lecture de cet article qui fourmille par ailleurs de détails sur cette époque et sur ces monuments.

Toujours au 11ème siècle, le moine Hildebrand, de formation clunisienne, devient le pape Grégoire VII (1073-1085), il initie la réforme du clergé qui va porter son nom. Dans le faubourg de Prigny, cette réforme va se traduire par la création d’un nouveau prieuré qui va remplacer le clergé séculier en place (le curé Even et ses fils possédaient alors l’église Saint Pierre construite depuis presque un siècle, et le cimetière) ce prieuré dépendra désormais de l’abbaye Saint Sauveur de Redon. La grande abbaye bretonne est, elle aussi, soumise à la règle de saint Benoît. Le prieuré sait Pierre qu’elle inspire (ainsi que sa dépendance saint Etienne du Clion) pourrait-il être lui aussi à l’origine de la lanterne située indéniablement sur son territoire ? Il paraît difficile de l’affirmer lorsque l’on sait qu’aucun de ces monuments (hormis celui des Moutiers) ne s’est élevé sur le sol breton. Mais à y regarder de près, les choses ne sont pas si simples, la règle bénédictine est parvenue à Redon par une abbaye ligérienne (saint Maur) et à l’époque de la réforme grégorienne, (toujours notre 11ème siècle) l’abbé de saint Sauveur, à l’origine de la réforme de son abbaye et de la création de nouveaux prieurés, est originaire de l’abbaye de Fleury (saint Benoît sur Loire) parmi les plus anciennes ralliées à Cluny.

Il me paraît impossible de trancher avec certitude sur l’origine de la lanterne des Moutiers, je pense que l’on doit y voir l’inspiration clunisienne et que la thèse sur l’origine bénédictine de ces constructions ne peut qu’être confortée par la présence de deux prieurés inspirés de cette règle aux Moutiers. Si celui des femmes est bien connu, il n’en est pas de même du prieuré saint Pierre à l’origine de la paroisse. On le considère généralement comme une des avancées bretonnes vers les terres poitevines, mais son effacement même pourrait être le signe de sa soumission au prieuré dont la « dame » est le seigneur de ce qui va devenir le « bourg des moutiers » Cette présence de deux prieurés, dont l’un est virtuellement au service de l’autre (ne serait-ce que pour le service du culte) n’est pas effectivement sans rappeler (comme le souligne Emile Boutin), dans une bien moindre mesure certes, le cas des abbayes angevines de Fontevraud (fondées sous la règle de saint Benoît en 1096 par le breton Robert d’Arbrissel) où la création de l’établissement féminin précède celle de l’abbaye masculine placée sous l’autorité de l’abbesse. La fondation du prieuré saint Pierre (1092) intervient également au temps de la duchesse Ermengarde , fille du comte d’Anjou, qui a une grande influence sur le renouvellement de la vie monastique en Bretagne, elle est la protectrice de Robert d’Arbrissel et viendra finir ses jours à Saint Sauveur de Redon.

Voici donc près de 900 ans que cette petite tourelle veille sur le repos de tant de paroissiens de saint Pierre des Moutiers, petites gens ou religieux des temps anciens, notables ou sauniers du bourg, marins de la Bernerie ou laboureurs des villages, elle fut inspirée par la foi de nos prédécesseurs, à notre tour d’être fidèles à entretenir la petite flamme de l’espérance.

 

Bibliographie :

C. BOUGOUX – De l’origine des lanternes des morts Ed. Bellus 19

E.  BOUTIN -  Les lanternes des morts Bulletin des historiens du Pays de Retz, 2000

L. CHAPLEAU – Les lanternes des morts, congrès des sociétés savantes, Lyon 1935

 

Texte paru dans le bulletin paroissial des Moutiers décembre 2000

 

 

 

 

 

Par patbdm - Publié dans : Raconter son village
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Mercredi 5 avril 2006 3 05 /04 /Avr /2006 22:48

Les lois Jules Ferry (1881-1882) instituent la gratuité, l'obligation et la laïcité de l'école publique. Un contemporain juge cette nouveauté dans son village. 

 La mixité, qui n'a pas bonne presse auprès des autorités laïques comme ecclésiastiques, est pourtant souvent la solution dans les petites communautés sans ressources importantes. La fonction de maîtresse d'école (une école mixte ne peut être dirigée que par une femme) est ici conçue comme un sacerdoce.

 

BÂTISSE D’UNE ECOLE MIXTE, POUR GARCONS ET FILLES

 

            "Avant l’érection de la Bernerie en commune, le conseil municipal en majorité dans cette partie, avait fait construire la Mairie et la maison d’école à la Bernerie. La paroisse-mère ; quand le vieillard BOUTELOUP DES FRAICHES cessa de faire une école élémentaire fut contrainte de louer un petit local pour y installer un instituteur. Et comme c’était une maigre place alors, chaque instituteur y restait le moins de temps possible. Le curé MAILLARD mûrissait une idée que lui avait suggéré la divine providence : c’était de trouver une institutrice capable et dévouée, de gérer énergiquement une école mixte, mais où trouver une âme assez dévouée pour venir s’ensevelir, avec des capacités, dans un Bourg des Moûtiers ! Une institutrice première, sous maîtresse d’une école importante de Nantes, qui avait renoncé au mariage et désirait s’ensevelir dans une campagne pour y faire le bien ; voulut bien accepter l’offre que lui fit l’excellent curé Maillard, et agréée par l’académie, ses diplômes en poche, à l’âge de trente ans, elle inaugura aux Moutiers, dans l’école bâtie pour cette fin, la nouvelle école mixte. Pendant vingt ans elle l’a dirigée avec un véritable succès formant de bons élèves, d’une tenue parfaite et d’un savoir sérieux. A plusieurs reprises elle a mérité des mentions honorables. Elle a maintenu haut l’enseignement académique et les ouvrages usuels dans un ménage. Elle a formé toute une génération d’hommes et de femmes remplis des meilleurs principes. Arrivée à l’âge de la retraite, et un peu usée par ce travail continuel qu’elle aimait par goût et par devoir, le moment étant venu d’interdire les écoles mixtes pour créer partout des écoles obligatoires ; où l’on donne l’enseignement censé gratuit, mais avec l’argent des contribuables ; demoiselle LEHUEDE quitta l’enseignement, pour jouir sur la fin de sa vie de ses petites économies. Depuis lors, le Bourg des Moûtiers comme les autres communes possède deux écoles."   

 

1886 - Manuscrit de l’abbé Henri BACONNAIS  (Etudes historiques sur la baie de Bourgneuf, Prigny ancienne paroisse et le Bourg des Moûtiers en Retz, pages 368/369).

 

 

 

 

 

Par patbdm - Publié dans : De l'histoire locale à la grande Histoire
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